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Écrit par Franswa P.   
13-01-2007

Il aurait pu être dix heures du matin. Dix-neuf heures, tout autant. Mais il était quatorze heures treize. C’était comme ça.

Depuis quelques années, elle avait décidé de ne plus passer ses après-midi, et même jusqu’à l’heure du dîner, assise devant son téléviseur. Ce choix lui avait été dicté plus par une forme résignée de lassitude que par un réel acte de résistance ; et si, de ce fait, elle était soudain sortie des clous que ses plus jeunes concitoyens semblaient avoir négligemment tracés au sol à destination de toute sa tranche d’âge, cette constatation ne lui avait procuré ni crainte particulière ni d’ailleurs la moindre satisfaction. Elle s’était lassée des mornes visages des inspecteurs en pantoufles et des animateurs transparents, voilà tout.

Ses deux gros chats, à ses côtés, s’efforçaient parfois de la suivre dans ses lentes déambulations sur le parquet, soucieux sans doute de donner encore le change après toutes ces années de complicité. Le reste du temps, ils prétextaient - sans en avoir l’air - de leur grand âge pour rester vautrés chacun sur son coussin favori. Son fauteuil, avec le temps, était devenu leur domaine – elle-même lui préférait, depuis le premier jour de son veuvage, l’inconfort strict de ses chaises en bois. Elle repensait parfois, assise seule devant la grande table du salon, à ces heures passées à cette même place, dans le temps, occupée à distribuer bons plats et mauvais points à ce qui constituait à l’époque sa petite famille. Une progéniture soufflée aux quatre vents au fil des années, noyée dans les tumultes propres de la vie d’adulte.

La bouilloire, postée sur la cuisinière, commença à montrer des signes d’agacement, bouillonnant dans ses entrailles d’une colère qui ne demandait qu’à croître indéfiniment. Le temps qu’elle se lève, traverse la pièce dans un apaisant frottement de tissus, le domestique hurlement de la vapeur d’eau s’était substitué aux pétarades annonciatrices.

Elle allait pouvoir se servir le thé.

Pratiques, ces petites machines, toutes d’un bloc, pourvues d’une poignée recourbée. Plus efficaces qu’une casserole, et ô combien plus sûres. Un cadeau de sa fille, du Noël précédent. Ou de celui d’avant. Ou bien de sa voisine. Ou un cadeau promotionnel.

Quelque chose de bien commode, en tout cas.

Tout à l’heure, quand elle avait nourri ses chats, elle avait essuyé une larme. Etonnant de constater comme elle pouvait encore être submergée par des émotions sur lesquelles elle n’avait aucun contrôle. Les félins n’avaient pas traîné en route, réactifs, comme au premier jour, au bruit sourd de la gamelle sur le carrelage.

Assise à nouveau à sa table, son magazine et sa tasse posés juste à portée de sa main, elle avait laissé son bras retomber sur sa hanche, espérant peut-être frôler par ce geste l’un de ses compagnons domestiques, attiré près d’elle par une docile affection, dénuée d’arrière-pensée – ils savaient en faire preuve parfois. Mais ce n’était pas le cas, aujourd’hui ; leur paresse tenait le haut du pavé.

Ses yeux étaient fatigués, les articles de sa revue fatigants. Tous ces personnages aux célébrités inégales, prodigues de leurs émotions intimes et de chacun des carrés de leur peau ; elle ne leur trouvait plus la proximité utopique ni l’émoustillante impudeur qui l’avaient poussée, cette année encore, à renouveler son abonnement. Elle aussi pouvait, à bien y regarder, se gargariser d’une vie haute en couleurs. Mère de famille exemplaire, femme suffisamment insoumise pour parvenir à quelques réalisations sociales propres qui, à défaut d’embrasser une résonance nationale, n’en avaient pas moins été utiles à la petite communauté du voisinage.

Ce qu’on pouvait attendre de la femme d’un conseiller municipal en vue, c’est qu’elle manie l’étiquette avec grâce et la politesse avec naturel. Or, si elle avait été l’incarnation parfaite de ce modèle un peu convenu, elle avait su également prendre part, à ce même titre, à quelques initiatives locales qui n’avaient pas répondu qu’à des nécessités de troisième ordre. Jusqu'à parvenir, parfois, à se faire la secrète initiatrice de quelques projets d’envergure. Ceci en prenant soin de ne jamais outrepasser les limites de ses prérogatives de femme de notable, bien entendu : certaines des idées soufflées à son mari avaient d’ailleurs largement contribué à asseoir l’influence de ce dernier dans la région.

Elle avait enduré également les années de guerre, puis celles de vaches maigres, avec une dignité dont elle n’avait en rien à rougir. Aucune des compromissions auxquelles elle avait parfois du se résoudre, comme tout un chacun au demeurant, n’était susceptible de heurter la morale, ni même d’écorner légèrement le tableau qu’on pouvait se faire d’une honnête femme. Mieux, ce dernier constat, livré à elle-même, ne lui inspirait aucune gêne. A son âge, en effet, qui peut se glorifier d’une telle transparence, supporter son passé sans y injecter des doses ahurissantes de mauvaise foi ? Elle aurait même pu supporter quelques squelettes dans ses placards ; qui aurait l’outrecuidance de reprocher les siens à une gentille nonagénaire ? Mais voilà, c’était ainsi, elle n’en avait pas le moindre.

Et elle devait faire avec.

C’était d’ailleurs précisément pour cela, ce matin, qu’elle s’était réveillée dans les méandres d’un trouble profond et mélancolique. Trouble dont elle avait interrogé les causes toute la matinée, passant d’une hypothèse à l’autre au rythme des sonneries de son horloge murale. Une hypothèse par quart d’heure, sans succès jusqu’à ce qu’à onze heure quarante-deux, la révélation l’engloutisse corps et âme. Elle avait été une femme exemplaire, il n’y avait rien à dire là-dessus. Et qu’on ne vienne pas lui reprocher d’avoir, un jour qu’il avait dix ans, crié à son fils en pleine crise d’hyperactivité qu’elle ne voulait plus jamais le voir : l’emportement ne compte pas, et puis elle avait prouvé, les années passant, que ce vœu n’en était pas un vrai. Surtout pas aujourd’hui, d’ailleurs, au passage. Qu’on ne vienne pas la tancer, non plus, parce qu’il lui était arrivé quelquefois de ne pas porter l’attention qu’il aurait fallu aux problèmes d’une de ses amies de thé dominical – une honnête femme n’est pas une sainte après tout.

Non, après toute une vie d’exemplarité, de mesure, après des jours et des jours passés à peser le pour et le contre, à modérer ses jugements pour toujours faire au mieux, son trouble était né tout d’un coup d’une simple et angoissante constatation : qui était encore là, aujourd’hui, près d’elle, pour en juger ? A ce moment de sa vie, elle ne demandait même pas un témoin constamment flanqué à ses côtés, ni même un enfant désireux de commettre un dithyrambe fleuri à son sujet – non, elle avait encore les pieds sur terre. Pourtant, elle aurait aimé pouvoir bénéficier d’une amie même très légèrement admirative, ou bien de quelques signes encourageants savamment saupoudrés sur l’étendue d’un mois. Quelque chose de simple, de constitutif, d’un peu valorisant.

Mais non. Ses enfants l’aimaient comme on aime gentiment une mère dont on ne se soucie plus trop, aujourd’hui veuve de son mari presque autant que du petit aréopage d’amies qui s’était substitué à ce dernier pour occuper ses journées de femme seule. Et même pour exprimer sa colère, sentiment bien naturel à la suite d’un si désolant constat, elle n’avait pas su, de l’heure de la révélation à celle du déjeuner, vers qui se tourner, sur qui déverser un chagrin confinant au dégoût. A qui faire payer les frais de sa propre souffrance, dans sa bulle définitivement coupée du monde ? Et que serait-il advenu si elle n’avait pu, finalement, identifier les derniers compagnons de sa vie, ceux qui allaient lui éviter de sombrer, par le sacrifice de leur quiétude lymphatique, dans une désormais inexorable folie ?

Elle avait essuyé une larme en nourrissant ses chats. A l’heure qu’il était maintenant, le poison avait du faire son effet.

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Sophie K.   |2007-01-13 15:57:23
Superbe.
Franswa P.   |2007-01-13 16:03:59
Merci. Ca date un peu, en terme de conception (c'est du réchauffé, donc, cqfd).
PhJ.   |2007-01-14 01:43:58
Pardon, je n'ai pas eu le temps de lire (je le prendrai dès que la vie me lâchera la jambe deux secondes), mais je passe juste pour dire : notre bon Godz sort un livre et on n'en parle pas ici ? Qu'est-ce que ça signifie ?! Allons !
Franswa P.   |2007-01-14 04:27:24
Mister Jaemastard ne prend pas le temps de lire, et vient parler ici d'un type que nous connaissons (mes respects) mais dont l'identité reste cachée pour les profanes (salut, j'en suis).
C'est bizarre et plaisant.
C'est fortuit, aussi, et sympa.
En bref, ça passe, et salut à eux deux...
Fabien O.   |2007-01-14 09:58:20
Philippe,

Et l'anonymat? Faut donc que je lise dix livres en une semaine et que je le fonde dans la masse.

(C'est prévu. J'en ai causé avec Yannick c'te semaine)?
PhJ.   |2007-01-15 03:43:31
Oh, l'anonymat, l'anonymat... C'est très superficiel.
Franswa P.   |2007-01-15 10:47:47
On sait maintenant qu'il sort un livre et qu'il vit dans les montagnes.
Demain, ce qu'il aime manger le dimanche soir et la couleur de ses cheveux...
On avance !
godz   |2007-01-15 10:50:10
heum, c pas le lieu et c pas le jeu, PhJ. mais c cool de l'avoir reçu.
G.
Franswa P.   |2007-01-15 11:10:35
Ok. Donc ses cheveux sont... absents, et le dimanche soir, il aime avant tout manger des immeubles et des gens.
Comme tout le monde.
godz   |2007-01-16 09:26:15
non, je ne suis pas yannick bourg, ça commence à bien faire ! je suis content parce que j'ai un très beau papier sur le site de monsieur chérem, j'aurais voulu l'écrire, j'aurais pas mieux fait, vraiment...
Franswa P.   |2007-01-16 18:18:04
Mais je n'ai pas dit que tu étais Jean Bourg qui songe, pas une seconde !
J'avais vu la critique de Cherel sur son blog - très efficace comme critique, effectivement.
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