Savoir ce que l'on est, ce que l'on veut être et ce que l'on peut être. Pendant très longtemps, trop longtemps sans doute - "très" est souvent synonyme de "trop" quand il stagne comme une vache ivre aux côtés du terme " longtemps" -, j'ai cru, mes excuses, que le concept-même de la vocation était une vaste supercherie. Que l'on ne devenait ce que l'on était finalement devenu que parce que des circonstances particulières, à un moment donné, nous poussaient à être tel(le) ou tel(le). Le fruit du hasard. Avec des déterminismes sociaux, évidemment, avec des prédispositions, des constantes de granit qui ne nous aidaient ni à dériver vers quelque part, ni à ne dériver vers nulle part, mais à nous diriger, inconsciemment, vers un lieu, vers un métier, vers une vie ou vers d'autres (lieux, métiers, vies, on l'aura compris).
Grossière erreur. Grossière. A l'époque où je pensais ça, jeune adolescent, je ne savais pas encore qu'il existait quelques niches diverses et variées, le genre de niches que l'on regarde, comme toutes les niches du monde, en se disant soit "c'est un truc de clébard, rien à foutre (c'est une niche, quand même, après tout, une toute petite maison avec un tout petit toit)", soit "ok, un nom de clébard est inscrit dessus, mais filez moi une éponge et une craie, et j'y appose mon prénom à la place". Le genre de réflexion qui vous pose un être humain. Il y en a pour les métiers, il y en a pour les façons d'agir, il y en a pour les rapports à tous les vices de la planète. "Ce n'est pas pour moi", ou bien "c'est moi". On a beau regarder, tourner autour, sentir autour, décrypter les différentes strates d'urines qui y trônent, le reste n'est qu'une question de vessie - et bien entendu, d'envie ou non d'y vesser tranquillement. Après, ça dépend des gens. Evidemment, ce peut-être, si on parle de métiers faciles à imaginer instantanément, avocat, curé, comédien, soldat, manutentionnaire, marabout, médecin, danseur, facteur... ou barman. C'est vrai, ça, tout le monde sur terre sait ce qu'est un barman, non ? Tout le monde croit savoir, et s'en satisfait bien. Personne ne connaît les subdivisions, les réalités, pas grand monde n'a tâté le terrain, mais tout le monde s'en tape royal. Qu'est-ce qu'un médecin ? Une personne qui soigne. Qu'est-ce qu'un comédien ? Une personne qui joue. Qu'est-ce qu'un avocat ? Quelqu'un qui plaide. Qu'est-ce qu'un barman ? Quelqu'un qui sert des verres. Et tiens, puisqu'on est là, qu'est-ce qu'un con, sinon une personne qui pense que l'empathie n'est rien d'autre qu'une maladie vénérienne, peu ou prou ? En bas de chez moi (tout le monde s'en fout, d'accord, c'est cohérent), il y a un bar (d'accord aussi, ce n'est pas le plus beau cadeau que le grand machin à barbe ait pu me faire). Il a ouvert quand je me suis installé. Deux mecs le dirigeaient, deux types qui ne provenaient pas du tout du milieu, qui ne connaissaient rien à rien à ce niveau-là, mais qui se faisaient plaisir uniquement parce qu'en se couchant, ils pouvaient se dire "j'ai mon bar, bordel... MON bar" - attention, la satisfaction, en l'occurrence, était parfaitement compréhensible. Et bien, croyez-le ou pas, et peu importe le déterminisme finalement, il y en a un qui, en deux mois, est devenu un Barman, et l'autre qui, en les deux mêmes mois, est devenu, juste, un connard qui bossait dans son propre bar. Pourtant, les deux gesticulaient de-l'autre-côté-du-zinc, dans cette sorte d'interstice sacré que les poivrots de base comme les picoleurs de passage considèrent comme tel. Le lieu où il fallait être, le lieu duquel on ne pouvait siéger que si, déjà, on avait été élu des dieux. Deux personnes, tout pareil au départ. La grande différence reposant dans le fait que l'une des deux avait compris le métier en trente secondes cinquante, tandis que l'autre ne pourrait même pas en entrevoir la sève en deux siècles de temps. J'ai assisté aux multiples scènes, avec l'oeil modérément aguerri du grotesque témoin ayant un tout petit peu pratiqué, et je vous l'assure, j'ai savouré. Après quelques jours, le premier savait déjà comment tourner la tête, quoi dire à qui à quel moment, où mettre son limonadier, comment fumer, comment sourire, à un tel point qu'à un moment donné, il n'était sincèrement même plus possible de penser que ce type là, quand il se baladait dans la rue, ne se faisait pas commander des verres à tire-larigot. L'autre, empôté, détestable, grotesque, jouait la carte du visage figé, des grosses épaules tendues et du dos renfrogné, sans même s'être posé, visiblement, une seule seconde, la question de savoir si le fait d'être barman était autre chose qu'un simple moment de sa simple vie. Etre barman, éternuer, fixer les petites roues sur le vélo d'un môme, rencontrer une star, manger des tapas - tout, au même niveau. Pas plus d'implication dans un acte que dans l'autre. L'égal des autres, dans toute la faiblesse du terme. Non pas qu'il faille se distinguer à tout prix, jouer le jeu, marquer la différence, marcher d'une certaine façon et parler d'une certaine façon et rire d'une certaine façon et vomir d'une certaine façon pour, finalement, mourir d'une certaine façon. Non pas. Un métier n'est pas (forcément) une pose, et ce métier-là, contrairement à ce que tout le monde croit bien volontiers, encore moins qu'un autre. Le métier de barman, quand vous ne décidez même plus, une bonne fois pour toutes, de vous glisser dans sa logique, vous l'impose quand même à grands coups de gourdin. Mieux encore, il vous permet, comme n'importe quel métier du monde réellement vécu, de développer des facultés quasiment paranormales dont vous n'aurez jamais plus à rougir (sauf, bien entendu, si vous les étalez sans pudeur sur Internet). L'oreille périphérique, par exemple, celle qui vous permet de parler avec quelqu'un tout en suivant une conversation à côté, tout en conservant, frais et dispo, un espace de cerveau disponible pour ce que va vous dire dans deux secondes le jeune type posté au bout du bar, voire l'emmerdeur presque collé derrière vous, voire le groupe de touristes ivres posté devant la porte. L'oeil périphérique, aussi, qui fonctionne à peu près pareil que l'oreille, sauf qu'en plus, vous n'avez pas vraiment besoin de faire jouer le cerveau. L'oeil qui vous permet d'essuyer visiblement la salle d'un seul trois-cent-soixante degrés. Puis l'élasticité du vocable, l'éveil théorique, la présence omnisciente... tous ces petits pouvoirs magiques que vous ne détenez qu'au moment où vous bossez, si vous êtes vraiment fait pour ça. Qui vous permettent, aussi, de lutter contre cette agoraphobie qui vous vrille le corps depuis que vous êtes né, finalement. Vous savez où se trouvent les boutons pour éteindre les lumières, le bouton pour éteindre la musique, le balai-rasta pour nettoyer les toilettes, les clients sur lesquels vous pouvez compter en cas de dérive, le poste de police le plus proche, le bar clandestin le plus proche, etc. Vous détenez une once de pouvoir, et vous n'en faites rien pourtant. Parce que vous êtes là, vivant, et que rien ne pourrait, à cet instant précis, vous convaincre de l'inverse. Vous détenez une once de pouvoir, et vous n'en faites rien. Vous venez de comprendre, profondément, ce qui fait la différence entre un métier-pour-vivre et un métier-pour-être. L'utilisation du pouvoir. L'instrumentalisation du pouvoir. La shizophrénie. La perversité. Et du coup, la mauvaise foi, évidemment. Non, vous, vous êtes juste là, et ce n'est pas parce que vous savez comment éteindre la musique d'une seule pression de doigt que vous le ferez, comme pour hurler, à la face du monde : "ah, là, j'ai éteint la musique, je suis le boss." Non, à ce moment précis, vous pourriez mourir plutôt que de ruiner l'ambiance et, mieux encore, en ne la ruinant pas, et en respirant pourtant, heureux, vous savez que vous êtes vivant. Et que le reste importe peu. Qu'est-ce qu'être, à un moment donné ? C'est avoir conscience de son pouvoir, et n'avoir aucune envie de l'imposer à qui que ce soit. Le reste, on appelle ça.... une pose. Un artifice. Un faux-semblant. Une disparition.
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Chez Zoë, y a bagarre !!!
Je reviens sur cognée: son tableau presqu...
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pour entretenir la polémic à Zoe: image:...