D'émail. Cerné d'émail. De carrelage. De matériaux froids et visqueux. Entouré d'émail et de froid dans la tête et de sang derrière les yeux. Du carrelage peint funky, jaune ou orange, du carrelage smooth mais froid quand même, tout autour. Du carrelage qui fait semblant, du carrelage instrumentalisé à souhait, mais de l'émail blanc, blanc brillant, parce que personne ne l'a jamais pensé autrement. Une première honte, parce qu'on y a pensé : « du carrelage smooth », « du carrelage funky ». Fuite éhontée vers l'anglicisme affleurant, parce que c'est quand même facile, quand on y pense bien peu. Du carrelage autour, quand même, smooth ou pas, et la tête enserrée dans nos propres poings, nos cheveux agrippés, la quête despérée d'un reflet suffisamment valable, suffisamment reflétant finalement, dans le carrelage qu'on maudit pourtant, pour nous donner l'occasion de nous recomposer un visage qui nous permettrait d'exister quand même. Publiquement. Publiquement - ah, ça, c'est important, finalement.
Le bonhomme se baladait sur un boulevard, perdu dans une divagation onirique qui aurait pu être jolie si elle n'avait pas été interrompue si brutalement. Par un autre bonhomme, souriant, sympathique. Un harangueur aux grands pieds, un rhétoricien démagogue, un blablateur charmant sinon charmeur. Le type qui se pointe, une fois, deux fois, vingt fois, cinquante fois dans votre vie, mais qui pourtant, à chaque fois successive, vous donne l'impression que celle-ci est la première. Parce que vous êtes fatigué, au sens vraiment roturier du terme, mais que vous préférez quand même, benoîtement, vous estimer fatigué plutôt qu'en lambeaux. Le type qui est toujours là, frayant en permanence dans les mêmes eaux que celles qui vous abritent, l'omniprésent bonhomme de plomb, dans les bras duquel vous avez pourtant envie de vous jeter, systématiquement, dès l'instant où votre cerveau daigne enfin vous livrer l'information fatidique : « il est là, il existe, sur Terre - un plus-loquedu-que-toi-finalement ». Le bonhomme se baladait donc, sur un boulevard donc aussi, et l'autre bonhomme l'accoste directement, sans l'ombre d'une hésitation - des milliards de bonshommes sur terre et pourtant, là, c'est pour lui. Entre des milliards. Le coup de foudre amical, le copinage de la Cour des Miracles, le "je te file une clope si tu me paies une bière", le « dring dring » muet qui défonce les tympans. Le deuxième bonhomme arrive et, mieux ou pire encore, il est doué de parole : - A un moment, j'ai hésité. J'avais beau fermer les yeux, j'avais beau fixer la carte des vins affichée au mur, j'avais beau la détailler, l'éplucher, l'analyser, oublier que j'étais seul en place, j'avais beau la mémoriser ligne après ligne, dans un ultime effort digne, je sentais quand même ces deux connards qui me tapotaient sur le crâne. Deux esprits, deux fantômes, deux anges, peu importe. Deux entités extérieures, de toute façon. D'un côté, pénible et lancinant, le rabat-joie de base qui susurre quelque chose comme « arrête, tête de con, t'es en train de sombrer, il n'est peut-être pas trop tard... pas vrai ? ». De l'autre, puissant, ventripotent, lascif, le héros-d'après-minuit, le type en toge crasseuse qui n'a même pas besoin de dire grand chose, tellement son sourire est évocateur. Mais qui le dit quand même – pas avec des mots, oh la, non, juste avec un sourire : « tu es là pour te punir, oui ou merde ? Question subsidiaire : tu as là tout ce qu'il faut pour te punir proprement, oui ou merde ? » Questions rhétoriques, bien évidemment. Attention, par « rhétoriques », il faut bien évidemment entendre, ou lire, « qui n'attendent pas vraiment de réponse », quelque chose comme ça. Le genre de questions qui se positionnent tout naturellement entre les questions vraiment ouvertes (« tu aimes bien le rap ? ») et les questions inextricables, quoi que vous fassiez-disiez (« à quoi tu penses, là ? » ou, dans un registre plus inextricable encore : « tu ne trouves pas que je suis un peu gros(se) ? »). Questions rhétoriques, simplement, parce que la réponse est dans la question. Bien sûr que la punition est auto-infligée, bien sûr que l'affliction, que la complaisance masochiste constitue la base de qu'on est venu chercher ici. Et bien sûr que, comme par hasard, on est venu ici précisément parce que, plus ou moins consciemment, on savait que toute la matière première nécessaire à une bonne auto-flagellation y était réunie. D'ailleurs, c'était simple, au bout du compte, il y avait marqué " Bar ", en grosses lettres suppurant le néon rouge, en plein dessus - c'était déjà un indice, à tout le moins. Et puis, le premier bonhomme, un peu inquiet d'être confronté, en cette heure tardive, à un esprit chagrin qui, dans son chagrinisme spiritueux, l'a pourtant démasqué en deux trempes trois mouvements, le premier bonhomme décide, donc, dans un dernier sursaut, de fixer la Bête dans les tréfonds de ses yeux de Bête. Peut-être, allez savoir, pour se prouver que, d'un onirisme à l'autre, il n'est pas encore en train de divaguer, tout simplement. On ne sait jamais, l'Homme est une chose qui se raccroche à tout ce qui l'entoure, à tout ce qu'il n'a pas encore détruit, lui, ou bien ses pairs mégalos. Et quand, après être enfin parvenu à river son regard dans le regard de l'autre, il s'aperçoit avec terreur que l'autre n'est qu'un mur de pierre comme il y en a trois milliards sur terre, qu'il est seul et que la pierre taillée, quand on y pense, n'est jamais rien d'autre qu'une énième incarnation de la matière froide et visqueuse à laquelle il était confrontée quelques minutes auparavant, dans les toilettes de ce bar dont il aurait dû sortir deux heures avant qu'il en soit effectivement sorti, et ben le bonhomme, il flippe. Et il tremblotte. Et il se dit que les propositions relatives, c'est sympa, mais qu'il ne faut pas en abuser quand même. Alors, pour se donner un genre, il vomit sur le sol. Et au moment précis où il constate, presque amusé, que cette expulsion de corps étrangers dessine la forme, peu ou prou, de son cerveau et que, par voie de conséquence, son cerveau n'est jamais rien d'autre qu'un agrégat de corps étrangers plus ou moins dicibles, il bloque le tremblement de son poignet droit dans la rigidité violente de sa main gauche, et décide, tranquillement, de rentrer s'affaler chez lui plutôt que d'arrêter une bonne fois pour toutes de respirer. Décision pour laquelle peu de gens sur terre l'applaudiront vraiment, mais dont il se sent quand même un petit peu fier, parce que, qu'on le veuille ou non, et à cette heure-ci, il se sent vraiment disposé à se tolérer quand même un tantinet, globalement. A tort ou à raison, certes, mais aussi contre vents et marées.
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Rhô, me dis pas que t'aimes pas Nick Cave...
Rhô, me dis pas que t'aimes pas Nick Cave....
Nick Cave...
(De Nick Charles à Nick Cave, je me demand...
Bon, j'ai pas d'idée de post, en ce moment...