|
"Provocation (nom masculin) : action de provoquer" (mon dictionnaire - de merde). Super. Merci, mon dictionnaire, j'vais passer pour un gros-gros poisson, moi, sur ce coup-là, d'un coup. Essayons-nous donc plutôt à une extension libre, je vous dispense de la définition de "provoquer" selon le même dictionnaire, qui fait visiblement preuve d'une propension pour, d'abord, s'imaginer qu'un dictionnaire est systématiquement doté d'une queue (oui bon, pourquoi pas), puis pour se la grignoter tranquillement, pendant des heures, anneau après anneau. Une sorte d'onanisme extrême encyclopédique, on va appeler ça comme ça. Quoique non, en fait, l'onanisme n'a rien à faire avec la masturbation, c'est plutôt du coïtus interruptus old-school, si l'on s'en tient à la définition biblique des pratiques sexuelles du dévoué Ônan avec sa belle-soeur. Et dans ce cas, je me refuse catégoriquement à envisager la mise en relation du concept de "retrait" avec le concept de "dictionnaire", ça, je vous le dis tout net : c'est niet.
Voilà voilà voilà. Un premier paragraphe qui parle un peu de sexe, un peu de bible (donc un peu de serpent, forcément), un peu de relations para-incestueuses... Un paragraphe qui ne dit pas grand chose mais qui nous sert déjà à grandes louches, en l'espace de quelques lignes, les termes et expressions tellement affriolants que sont "se la grignoter", "onanisme", "coïtus", "sexuelles" et "retrait"... nous voilà entré de plain-pied dans le joli monde de la provo facile. Et ça tombe bien, d'ailleurs, voilà précisément Notre (de majesté) sujet. Bon, alors, la provo, c'est quoi, finalement ? Et pourquoi ne pas parler de "provocation", plus proprement ? Pourquoi toujours raccourcir écourter émasculer (et hop, encore un terme racoleur) amoindrir les mots, pourquoi les dégrammaticaliser, au risque de les faire sombrer dans un mode d'utilisation confinant toujours plus à la caricature ? Pas faux. "Provo" peut déjà être utilisé indistinctement en tant qu'adjectif ("il est provo") qu'en tant que substantif ("c'est de la provo"). Et il est quand même devenu extrêmement facile de juger "provo" aussi bien un auteur qu'une publicité, un positionnement général qu'une simple phrase, une thèse plus ou moins nauséabonde qu'une façon de s'habiller un peu originale... "Provo", quoi. Tous provos, tout provo, on s'en fout, de toute façon, être provo c'est-trop-tendance, man (les publicités surjouent la plupart du temps de la provocation, les groupes branchés aussi, des tas de titres de tout et n'importe quoi pas moins, et j'en passe des tonnes - j'en ai mal à la tête tellement j'en passe). Au point qu'il faut le reconnaître, il est devenu quand même un tout petit peu difficile de distinguer, même dans notre mode d'expression, la différence ontologique ("ontologique : adjectif désuet. Ca doit sans doute faire référence à une maladie honteuse, un truc comme ça. Et puis on s'en tape, d't'façon, plus personne n'écrit ça, alors bon.") entre la provocation dadaïste, pensée comme un moyen parmi d'autres de faire réagir le public, et la provo sans écho d'un jeune cool, le tarin gonflé à bloc, qui expulse puis ré-ingère son vomi au cours d'une soirée mondaine parce que... parce qu'il est trop déjanté, trop déglingué comme type, quoi, tu vois ?
Mais bon, partant de ce déprimant constat, j'avoue avoir quand même un peu de mal, pour être franc, à abandonner la provocation aux seules mains des branleurs en général et des pubards en particulier. Alors, faut-il brûler la provocation ? Certes, non. Il faut juste essayer de la remettre trente secondes en perspective, d'en interroger la finalité pour se donner ensuite les moyen de catégoriser les différentes formes qu'elle revêt, selon leurs degrés respectifs de pertinence, d'utilité, voire même d'honnêteté (ou bien, a contrario, de putasserie).
A l'origine était (excusez la grandiloquence de la formule)... à l'origine était, donc, la provo-électro-choc, une provocation qui n'avait de finalité que le réveil des consciences endormies, empâtées, encroûtées. Souvent née d'un sentiment de profonde réaction, au sens noble du terme (réaction, réagir, se lever pour braver un courant puissant), contre une évolution culturelle, sociale ou idéologique, elle s'impose d'elle-même. Les idoles sont brûlées parce qu'elles commencent à rassir dans leurs pénombres mystiques, et les vieilles statues cacochymes jetées au sol, foulées au pied, parce qu'elles ne sont plus les gardiennes que de la poussière s'accumulant sous leurs socles. "J'emmerde les vieux sages." Pas parce que je veux simplement reprendre leurs places, non - mais parce qu'ils sont tout simplement devenus sacrément emmerdants, sacrément paralysants, à force de verrouiller le système, leur système, à grands coups de conservatisme rance et d'inertie perpétuellement réinstaurée... A l'autre extrémité du champ de bataille, les dévoiements nauséabonds d'une interprétation erronée de l'Homme, du Monde ou de la Nature méritent aussi qu'on les boutent hors de nos terres, alors boutons-les donc, à grandes rafales d'éructations électriques... Ah ben oui, on peut se planter, forcément, en provoquant selon ce registre - ça arrive. Mais si l'on essaie sincèrement d'améliorer le monde en s'y prenant ainsi, on fait au moins preuve d'une foi en les autres, en la société, en l'avenir, d'une volonté profonde d'aider l'époque à-devenir-moins-conne, qui sont après tout difficilement condamnables. Ca, c'est pour la bonne provocation.
En marge, le petit frère de ce premier type de provocation (qu'on qualifiera de "politique" par facilité de langage), se tient là, solide, prête à se manifester localement, ponctuellement, et de manière nettement plus fréquente quand même. C'est celle qui pousse la fille d'un couple de bon bourgeois breliens à voter "punk" à l'âge de 15 ans, l'ado cerné de militantisme rouge à fricoter avec des skins nazis, et le descendant d'une lignée d'éleveurs bovins à se révéler végétarien, du jour au lendemain. Ni particulièrement condamnable, ni particulièrement appréciable en soi, il participe, disons, de la construction d'une identité propre, d'une nécessaire ruée-dans-les-brancards équivalant à hurler plus ou moins radicalement à la face de ses parents (version restrictive), de l'environnement ou de la société qui nous ont vu grandir : "ben c'est bon, maintenant, vous êtes gentils mais je crois que... ah oui, effectivement, j'ai vérifié : il est l'heure pour vous d'aller un peu vous faire foutre, et de me lâcher un peu les baskets. A partir de maintenant, je vais être autonome, et vlan." Qu'elle soit cantonnée, comme dans mes exemples, à l'adolescence, ou bien plus généralement liée à tous ces petits débordements intempestifs et dysfonctionnels qui font le sel des relations que nous tissons au fil des ans avec nos parents, patrons, amis, mentors, hommes politiques ou compagnons de route, ces affirmations identitaires parfois violentes relèvent d'une forme de provocation plus auto-centrée, moins messianique, plus directement liée à une affirmation de soi en temps qu'être autonome - non-esclave, donc des carcans sociaux que nous passons autrement la plupart du temps à nous vriller au corps. Appelons là néanmoins provocation d'ado, et passons à la suite. De ces deux premières formes, nobles ou à tout le moins acceptables, nécessaires, nous en arrivons donc aux catégories dévoyées. C'est à partir de là qu'on peut décemment s'abstenir de conserver le suffixe "-cation" pour identifier la "provo" - un traitement noble n'est en effet plus de mise, dans ces eaux-là. Plus on s'enfonce dans le marais, plus les ambitions collectives, sociales, humanistes s'étiolent, plus la réussite personnelle entre en jeu, plus affleure une stratégie de bouts de ficelles, plus l'opportunisme, le narcissisme et, appelons-la par son nom, la putasserie prennent leurs aises comme une couche de moisi sur un plat succulent, laissé un peu trop longtemps abandonné aux caprices du temps et du Vent.
La provo pour la provo, tout d'abord, qui n'affiche d'autre ambition que celle de marquer le coup ponctuellement, en tapant là où ça fait mal. Simple et efficace. Vous choquez, et c'est gratos (être-remarqué, c'est être-remarqué, après tout). Cette provo ne repose sur aucune conviction initiale, elle est multiforme et protéiforme, elle vous fera raconter tout et son contraire, pourvu que vos interlocuteurs vous regardent d'un drôle d'oeil après que vous l'avez raconté. Elle vous fera défequer en soirée sur une table en verre ou vous promener dans la rue les organes génitaux à l'air. Trois minutes de gloriole auto-décernée, et la crise de transparence est passée, vous revenez à votre petite vie de fils de vitrier. Ensuite, il y a la provo perverse du paria masochiste, celle qu'apprécient tout particulièrement tous ceux qui pensent qu'être "le différent", c'est être "le seul vivant", en fin de compte. Repérez un groupe de gens qui partagent peu ou prou telle ou telle conception du monde, infiltrez-vous, faites-y vous une place au soleil, puis, après avoir fixé vos crampons, commencez à claironner votre idéologie à vous, tout votre soûl, uniquement pour vous grandir à vos propres yeux en vous octroyant le rôle-titre de "celui qui ne pense pas pareil". Vous êtes le missionnaire, le père-blanc chargé de livrer la bonne parole, et si vous vous faîtes un peu trop rosser, revendiquez donc illico le statut de martyr d'une communauté butée, hermétique, primitive - vous trouverez toujours des gens pour vous plaindre. Ceci dit, avant de pleurnicher, rappelez-vous qu'à la différence de l'ado qui prend le contre-pied systématique de ses parents, vous, vous avez choisi de vous retrouver au coeur d'un cyclone hostile à vos idées, n'allez pas trop, quand même, rejeter la faute sur les autres. Et puis vous aimez bien ça, qu'on vous escarmouche un peu, avouez-le... non ? et ben alors vous arrivez à vous faire avaler de sacrées couleuvres, vous. Mon dictionnaire vous jalouse déjà.
Et puis il y a la dernière, bien entendu, la pire, la plus en phase avec certains circuits promotionnels de notre belle époque. J'ai nommé à la barre, la provo-qui-vend, qui vise avant tout à faire parler de soi en hurlant exactement tout et n'importe quoi, pourvu qu'on soit intimement persuadé que ce qu'on va hurler va faire parler de nous un maximum. Un maximum de visibilité pour un minimum de réflexion. Mais alors, dans ce cas, il ne faut pas hésiter à taper vraiment fort, sans songer aux conséquences. La responsabilité des propos ? Rien à battre. Ouais, champion, tu vas cartonner, moi j'te le dis. "J'adore manger des oeufs pourris, j'aime ça, je n'y peux rien" (ouaaaah, trop dégueu, t'a entendu ce qu'elle a dit, l'autre ? attends, j'appelle Machin, faut que je lui raconte). "Moi, j'aime bien Le Pen, en fait, je le trouve sympa" (+ 200 visites sur votre blog). "Je soutiens les pédophiles contre vents et marées" (+ 45 articles de journaux si vous avez fait publier cette phrase sous votre nom). "On devrait réinstaurer la peine de mort pour les homos" (et hop hop, ton single de merde cartonne). J'arrête là mes exemples, tous les sujets sont bons tant que la "position" que vous "soutenez" est réellement absurde, voire, plus parfaitement encore, parfaitement insoutenable. En plus, c'est bon. Si vous vous reconnaissez encore dans ce type de provo, vous pouvez tranquillement vous reposer : vous êtes devenu(e) parfaitement lamentable, vous avez parfaitement intégré les règles du marketing trash, et surtout, surtout, oui... vous avez fait parler de vous.
Bien entendu, d'un type de provocation à l'autre, les frontières sont ténues - c'est le grand problème de l'idéal-type, d'ailleurs : en fait, il n'existe pas dans la vraie vie. La vraie vie, la vraie attitude, la vraie posture se résument toujours à un cocktail plus ou moins tourbeux des différentes branches d'une typologie donnée. Pourtant, s'il n'existait que deux critères à l'aune desquels n'importe qui pourrait évaluer une quelconque manifestation de provo(cation), ils seraient les suivants : d'abord, le degré de responsabilité de son instigateur par rapport à ses actes ou propos, bien entendu ; ensuite, le degré d'utilité publique de ladite manifestation, sa pertinence, sa finalité, son ambition individualiste ou bien nettement plus sociétale. Cette grille de jugement vaut ce qu'elle vaut, bien entendu, mais en élaborer une, celle-ci ou une autre, s'avère nécessaire précisément parce que, dans notre-belle-société, presque tous ces différents types de provocations disposent de leurs circuits de diffusion propres, de terreaux nécessaires à leur croissance paisible, de publics et de défenseurs ou serviteurs zélés. Vêtements, produits culturels, marques corporelles, sectes d'appartenance, raouts, émissions... tous provos, selon votre bon vouloir. Suffit de demander.
A bien y penser, un seul type de provocation susdécrit peine à conserver encore un réel espace d'expression. Et manque de pot, comme par hasard, c'est justement le plus noble, le seul réellement utile, celui qui a pour ambition autre chose que l'avenir des fesses de celui qui décide de le prodiguer. Ah ben oui, mais il faut comprendre, aussi : la provocation non-gratuite, ça vend moins bien, forcément.
|
Rhô, me dis pas que t'aimes pas Nick Cave...
Rhô, me dis pas que t'aimes pas Nick Cave....
Nick Cave...
(De Nick Charles à Nick Cave, je me demand...
Bon, j'ai pas d'idée de post, en ce moment...