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Le bouquin était passé de main en main, ou presque, jusqu'à ce qu'il atterrisse dans ma besace. Un passage de relais plus ou moins occulte, dont je ne comprenais pas bien la teneur. Il fallait dire, aussi, que la pochette rose bonbon me faisait un peu flipper, les petites fesses à l'air, le feuillage sur la robe et tout le toutim - il fallait dire, aussi, que je n'étais visiblement pas le premier sur la liste à avoir tremblé en la découvrant. Et pourtant. Pourtant, il faut bien reconnaître que quand on met deux semaines à lire la première moitié d'un livre, et deux jours à lire l'autre moitié, c'est sans doute qu'il y a quelque chose à en dire. Et pas que du mal, en fait. Au contraire, même.
Je dois bien le reconnaître, le baptême du feu fut un peu éprouvant pour moi, pauvre mâle. Mais une fois ébrêchées mes premières murailles, une fois évacuées la plupart de mes craintes, ma main s'est faite plus compulsive sur les pages, et j'ai bu à la source tout ce qu'il y avait de bon à y boire. Je me suis plongé dans la Mariée, si vous me passez l'expression facile, comme on s'enfonce dans un marécage un peu cloaqueux. Je flippais d'être là, et plus encore d'éprouver cette curiosité un peu malsaine qui me conseillait de lancer, tout de même, allez, encore un pas en avant. Le rythme, d'abord : une temporalité apparemment hasardeuse, des chapitres très courts, sautant presque du coq à l'âne, chacun d'entre eux titré d'une formule directement extraite d'un ouvrage rétro à l'usage des jeunes futures mégères britanniques : "Leçon 3 : Préparer un lit confortable est un aspect fort important de la tenue d'un intérieur" - "Leçon 19 : Les bonnes habitudes s'apprennent d'autant mieux que l'on est jeune" ... des tirades de ce genre, dont on apprendra finalement qu'elles sont directement extraites des textes victoriens ou non d'un révérend (Leçons sur les connaissances nécessaires aux femmes), d'une Femme [qui] s'adresse aux femmes et leur parle de leur Santé... et d'un ou une anonyme (on ne sait pas si c'est un ou une, c'est même le principe de l'anonymat : De la valeur des femmes). Bon, là, on (le mâle dominant, un péril, un tortionnaire) se dit : "Ok, mais où veut-elle en venir ?" Et puis, parce qu'on aime bien être un peu puant aussi : "Ah tiens, Duchamp avait monté à partir de 1911 un projet qui s'intitulait La Mariée mise à nu par ses célibataires, même, c'était encore plus déroutant, comme titre." Bref, un premier contact un peu épineux. Le fond, ensuite : une dame qui s'ennuie avec son mari... ennuyeux, dans sa vie... ennuyeuse. Bon. Je vous l'accorde : vu comme ça, ça ne donne pas envie du tout. On tremble un peu, on frissonne même, en croisant les doigts pour que, non, ça ne soit pas une énième Bridget neurasthénique - mariée, ok, c'est déjà ça - s'installant nonchalamment sur notre pré carré déjà bien rogné de toutes parts. Et bien non, justement. Passé une première partie un peu éprouvante, donc - le sas d'adaptation, mettons -, l'histoire s'emballe, la plume nous titille un peu plus, et d'un coup, comme par magie, les plus grands défauts relevés précédemment prennent enfin tout leur sens. Le rythme, justement, reste toujours aussi saccadé, mais, cette fois-ci, de plus en plus en phase avec la continuité fataliste de la fuite en avant toujours plus désespérée de l'héroïne (Le Démon de Selby Junior a pointé son nez dans mon crâne, c'est dire). Les titres des "leçons", par leur décalage avec l'histoire, ouvrent des champs assez insoupçonnés, au point qu'il arrive qu'on reparte deux pages en arrière pour relire ces exhortes désuettes de conformisme après avoir goûté aux péripéties de plus en plus crues qu'on nous a servies. La dimension libertaire que peut prendre une simple "Leçon 55 : A la fin de chaque année, vous ne manquerez point de vérifier que votre jardinière est nettoyée et bien rangée", licencieuse dont se gorge une "Leçon 72 : Il appartient à chacun d'être serviable et d'aider ses semblables autant que faire se peut" ou résignée qui enveloppe la "Leçon 84 : Le vieux linge de maison est inestimable", c'est quand même assez déstabilisant - quand on y regarde bien. Et puis oui, il y a le fond. Grosso modo, l'histoire est simple ((1) - attention spoiler, en note de bas de page, donc). Pourtant, on apprend à la lecture de la (fausse) préface que la narratrice aurait disparu corps et biens peu après avoir pondu ses enfant et manuscrit, et que c'est sa maman qui aurait envoyé, post-mortem, ledit manuscrit à l'éditeur (le bébé ayant disparu, il n'en est plus question, forcément). O'Toole et sa Conjuration sont tapis dans l'ombre juste à côté, le crâne de leur grosse bestiole Ignatius dépasse du bosquet. Pour la petite histoire, réelle cette fois-ci, et si vous me suivez, le livre a d'abord été publié de manière anonyme, en Angleterre et/ou en Australie, parce que Nikki Gemmell, elle-même déjà mariée et mère de famille, voulait libérer sa parole par ce biais (puis un journaliste, le pot-aux-roses, la sortie du bois, etc). Donc, le fond : l'histoire est simple, donc, même si on sait, dès le départ, que la demoiselle va disparaître à la fin - et que pour tout dire, au fur et à mesure de l'avancée de l'intrigue, on découvre de plus en plus de raisons non pas légitimes, mais plausibles, qu'il en soit ainsi. Enfin, le style : là aussi, passés les premiers grincements de dents causés par une crudité (?) assumée-mais-pas-totalement-mais-quand-même-un-peu, on est séduit. Franchement. Pris par le mouvement général, on ne plisse même plus trop les lèvres à la lecture des scènes de sexe ou de celle de l'accouchement, toutes plutôt prodigues de liquides séminaux voire, plus généralement, organiques - et mixtes. Ca passe, contre toute attente. Ainsi, rivé (de manière tout de même inégale selon les scènes) à l'état d'esprit de la narratrice, l'auteur nous pousse à ressentir comme dégueulasses certaines scènes érotiques, comme tendres certains passages presque pornographiques, et comme très joli un accouchement carrément écoeurant. Et je ne parle pas ici de voyeurisme, franchement. Ca va quand même largement au-delà de ça. Avoir envie de vomir quand on nous décrit une femme qui gratte le crâne de son homme, puis de sourire béatement lorsque la même donne (vraiment) tout pour extirper son rejeton de ses entrailles, ça va franchement au-delà de ça. On marche dans la combine, quoi. Et on referme le bouquin, surpris de s'y être aussi facilement laissé (enfin) piéger. Deux semaines pour commencer, deux jours pour terminer : une bonne moyenne, finalement. Pour un livre beaucoup moins anodin qu'il en a l'air. La Mariée mise à nu, de Nikki Gemmell - traduction Alfred Boudry. Au Diable Vauvert, 2006.
(1) attention spoiler : une femme s'ennuie avec son mari très gentil, elle le soupçonne de la tromper, elle le trompe (donc ?) avec un jeune acteur puceau, elle revient vers son mari qui lui fait un enfant, ils s'engueulent à nouveau, ils se rabibochent, l'enfant naît.
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Chez Zoë, y a bagarre !!!
Je reviens sur cognée: son tableau presqu...
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pour entretenir la polémic à Zoe: image:...