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- Tout le monde plagie tout le monde, M'dame Michu. Tout le monde. Et tout le monde. Et tout le temps, encore. - Ah ben exactement. C'est d'ailleurs ce que j'dis tout le temps. - Ah oui, vraiment ? Mais qui le disait déjà, avant vous ? N'allez pas croire. Le plagiat (avec l'injustice, parce que je suis un peu un redresseur de torts aussi) constitue très exactement le type de comportement frauduleux qui me fout immédiatement en rognes. Et pas qu'un peu. Le plagiat est un viol impardonnable, l'expression frustrée, honteuse, d'une personnalité créatrice qui ne parvient pas à se désempêtrer des ronces de ses influences fanatiques. Au point de faire passer, escroquerie suprême, ces ronces cultivées par d'autres pour des créations propres, plutôt que de se résoudre à en faire, au pire, des boutures innovantes. Et hop, les dieux baignent dans leur propre sang, comme ça, sur un malentendu piteusement orchestré. Madame Bovary, c'est lui. Lui, c'est moi. Donc Madame Bovary, c'est moi aussi - y a pas d'raison, non plus.
Ouais, bon d'accord. C'est bien joli, de condamner comme ça tous les plagiaires qui se promènent dans les couloirs la merde au cul. La merde des autres sur leur cul à eux, s'entend. Ah parce que oui, on touche là à une forme déviée de la transsubstantiation : pour garder le même exemple arbitrairement choisi, écrire Madame Bovary en 1857 en s'appelant Flaubert, c'est écrire un chef d'oeuvre. Ecrire Madame Bovary en 1957 en s'appelant n'importe-quoi-d'autre, c'est produire de la bouse. Ah oui mais non, si l'écrivain de 1957 n'a jamais eu connaissance de celui de 1857, l'assertion est-elle toujours vraie ? Bonne question. Purement théorique, certes, mais bonne question quand même - j'essaie de contacter Borgès, de glaner par son entremise quelques éléments de réponse, et je vous rappelle. Bon, mais alors le plagiat, c'est quoi ? Où s'arrête l'influence ; où commence le plagiat pur et simple ? Avoir des influences, c'est bien normal, constitutif même de n'importe quel travail de création. Mais pour autant, le Maupassant des débuts a-t-il calqué son style sur celui de son mentor Flaubert ? Eco pillé le modus operandi presque surréaliste de Borgès ? Cormac McCarthy pompé sans vergogne la plume et les thèmes de William Faulkner ? Pour me faire mousser à bas coût dans les soirées, il y a quelques années, j'avais coutume de lancer à l'assistance (car les gens avec lesquels je traîne à un moment donné constituent mon assistance, mon public, pas mes pairs bien entendu) : " McCarthy, c'est un peu Faulkner en plus facile à lire." Lamentable assertion, j'en conviens, mais qui ne trahissait aucun mépris pourtant à l'égard de McCarthy, qui après avoir écrit Suttree, n'avait plus grand chose à prouver à qui que ce soit - à moi qui plus est. Je pensais juste qu'il y avait une filiation un peu évidente (et encore, je ne savais pas à l'époque qu'ils avaient été "sortis" par le même éditeur), comme on peut d'ailleurs en relever entre les prédilections communes et respectives que manifestent Borgès comme Eco pour l'art de dérouler l'écheveau d'une hypothèse absurde jusqu'à plus soif (par exemple pour l'un, envisager une bibliothèque contenant tous les livres écrits, en cours d'écriture ou à écrire ; pour l'autre, envisager une carte de l'Italie à l'échelle un sur un). Dans ce domaine comme dans environ... euh... tous les autres, en fait, tout découle de la définition qu'on donne du terme plagiat. La définition la plus large, la plus dictatoriale aussi, voudrait qu'il y ait plagiat dès lors que des thèmes communs sont abordés. A ce jeu là, personne n'a plus rien écrit d'original et de créatif depuis des siècles. Sur le mal-être et le sentiment d'exclusion, le Seigneur des Porcheries de T.Egolf fait référence à l'American Psycho de B.Easton Ellis, resucée à peine camouflée de la Conjuration des Imbéciles de J.K.Toole qui, avec le Roi des Aulnes de M.Tournier et le Démon de H.Selby Jr, font TOUS référence à la Grimace de H.Böll, lui-même fortement inspiré par Le Loup des Steppes de H.Hesse, Hesse qui avait lui-même parodié honteusement le A Rebours de Huysmans, infâme remix entre Bartleby le Scribe de H.Melville et le personnage de Rastignac dans l'oeuvre de Balzac, Melville ayant lu Lamartine à n'en pas douter, Lamartine ayant lu Racine, et Racine ayant lu Rabelais à tous les coups - Rabelais qui devait connaître Plaute sur le bout des doigts, visiblement. En bref, n'importe quoi. Les thématiques n'appartiennent à personne, ça se saurait : l'argent, le mal-être, l'amour, la tristesse, le bonheur, la folie, la liesse, l'exclusion, le sexe, l'exotisme, le voyage, la découverte, la quête, le dépassement de soi, l'auto-apitoiement... ah tiens, on vient de survoler l'ensemble des thématiques de l'ensemble des livres du monde, peu ou prou. Il en va un peu de même au niveau du style, des tournures de phrases et de l'agencement des mots. D'ailleurs, je vous le dis puisque nous sommes amis, quand Thomas Pynchon écrit, page 283 de son roman V. (en format poche, je dis ça pour les psychopathes puristes qui iraient vérifier) : "Ils vidèrent deux cafetières. Roony vida son sac.", je peux vous assurer qu'il a pillé ainsi la littérature mondiale : - la figure du zeugma avait déjà été utilisée par Victor Hugo dans l'expression suivante : "Vêtu de probité candide et de lin blanc", - le terme de "Cafetière" avait fait l'objet d'une nouvelle éponyme de Théophile Gautier, - idem pour le terme de "Sac", déjà utilisé par Joris Karl Huysmans dans sa nouvelle Sac au Dos, écrite pour un recueil des Soirées de Médan. - Alfred de Vigny avait déjà décidé, bien avant Thomas Pynchon, d'utiliser certains substantifs au pluriel, dans certains de ses textes. Il avait également pour coutume de placer systématiquement des majuscules en début de phrases, pratique qu'il avait d'ailleurs "empruntée" à Molière. - le nom "Roony" est une référence à peine camouflée au "Roland" de la Chanson de Roland : une chanson de geste du XIème siècle, quand même. La preuve : " Tant par fut bels tuit si per l'en esgardent. Dist à Rollant : "Tut fol, pur quei t'esrages ?"" (Laisse XX). Roony, Rollant, on ne me la fait pas : ça fait trois lettres en commun, dont les deux premières... un hasard ? Bien sûr que non.
- Pire, enfin, pour composer le mot "vidèrent ", Pynchon s'est emparé sans scrupule du "v" et du "i" de Une Vie de Maupassant, du "d", du "n", du "t" et du "e" de Dante, et, pire encore, du "è" qu'on retrouve plusieurs fois dans La Légende des Siècles de Victor Hugo. A ce niveau-là, seul Pérec avait eu la décence - enfin, disons, un vingt-sixième de décence - de refuser catégoriquement, en écrivant la Disparition, de faire main basse sur un "e" qui avait été déjà défloré maintes fois depuis Sénèque. L'effort fut partiel, mais il convient tout de même de le souligner. Vous allez me dire : "ah oui, mais Pynchon, il a été traduit, aussi." C'est vrai. Pour une partie de ces condamnations, je vous l'accorde, l'opprobre doit donc être porté comme une marque de bannissement par Minnie Danzas, la traductrice dudit V. Pour sentence, j'exige donc qu'elle s'installât en bordure du village planétaire, dans la forêt humide, sous une cabane de fortune cernée par les loups les plus féroces du monde (disons, des pubards). Bon, d'accord, mais alors tout ça, pourquoi au fond ? Simplement pour rappeler que si le plagiat est un crime inqualifiable, s'acharner à débusquer les plagiaires est une activité qui nécessite quand même qu'on la pratique avec circonspection. Je me suis repris plusieurs fois, ici même, à corriger une phrase parce qu'elle me paraissait un peu trop empruntée - au sens le plus direct du terme. Empruntée à des écrivains morts, à des écrivains vivants et même, parfois, à des commentateurs ici présents. Cette attitude est-elle respectueuse, ou plutôt complètement paranoïaque, voire castratrice ? Sans doute un peu des deux. Quoi qu'il en soit, les influences mutuelles ou unilatérales font partie intégrante du travail d'écriture, au niveau du fond comme au niveau de la forme. Et pour être franc, s'il existe une frontière dont je n'ai pas connaissance (et il n'y en a pas qu'une seule, croyez-moi), c'est celle qui délimite, d'un côté, le champ de ce qu'on s'autorise à produire et, de l'autre, celui sur lequel on n'oserait jamais s'aventurer, sous prétexte que de beaucoup plus grands (ou de beaucoup plus célébres, ou de beaucoup plus un-peu-des-deux) l'ont déjà labouré de fond en comble. Et tout ça, enfin, pour livrer un conseil de lecture éminemment utile dès lors qu'on souhaite approfondir ces questions de l'incontinence versus la stérilité créatrice, de l'insolence juvénile versus le crime de lèse-majesté, de la naïveté mégalomane versus la timidité maladive : Bartleby et Compagnie, de Enrique Vila-Matas. - Vous m'en direz des nouvelles. - ... - Ou pas, en fait. Vous faites bien comme vous voulez, au fond, M'dame Michu.
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link:http://www.youtube.com/watch?v=Esb...
Chez Zoë, y a bagarre !!!
Je reviens sur cognée: son tableau presqu...
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pour entretenir la polémic à Zoe: image:...