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Je ne sais pas danser à deux. Je ne sais plus danser à deux, peut-être. Peut-être même que je n'ai jamais su. En tout cas, là, maintenant, aujourd'hui, je ne sais pas danser à deux, c'est certain. Il est bien possible, sans doute, qu'à une époque, alors que je me posais encore moins de questions inutiles qu'aujourd'hui, le fait qu'unetelle puisse m'inviter à danser - ou bien, plus improbable encore, le fait qu'unetelle accepte mon invitation à danser, soyons fous - ne me soit pas apparu marqué du sceau infâme de l'incongruité onirique. Possible aussi, et par voie de conséquence, qu'en ces temps reculés je me serais laissé aller à une improvisation décomplexée, à un abandon interactif susceptible de porter tout de même un peu dignement ses fruits blets. Mais voilà. Tout cela est derrière moi. Et pas qu'un peu. Je ne sais plus danser à deux. Je n'arrive plus à adapter mon pas au pas de quelqu'un d'autre, à viser l'entre-deux pour ne rien écraser au passage, ni à faire au moins semblant de prodiguer sciemment mes maladresses - parce que c'est quand même plus drôle comme ça, nous sommes jeunes et il fait chaud pas vrai ? Non, plus rien.
Je me revois de temps en temps, en pensée, sans savoir vraiment si cette image est un souvenir, un rêve ou un fantasme éveillé, tendre nonchalamment la main tandis qu'une belle s'en empare, tendrement là encore, quoique rougissante de toute cette frénésie, comme un moustique rendu fatalement cinglé par le bulbe rayonnant d'une ampoule sans grande originalité pourtant. Tendre la main pour y recueillir, tout naturellement, celle d'une gladiatrice excessive qui n'a rien d'autre à perdre dans l'histoire qu'un peu de dignité peut-être, mais qui espère vraiment - ou bien qui sait déjà, pourquoi pas - que cette danse va être parfaite, impeccablement contrôlée dans le fatras convulsif et tourbillonnant qu'elle exhibera à un monde qui ne comprend rien mais dont nous nous moquerons alors royalement, perdus tous deux dans notre ivresse de pantins vedettes. Je tends la main, je lève la tête, sans un regard pour la belle (il faut savoir se faire prier, aussi, qui plus est quand tout est déjà joué d'avance) et un kilo de pétales de rose se déverse sur nos deux crânes. Les caresses roses et rouges s'attardent dans nos cheveux, traînent la patte sur nos épaules puis virevoltent au sol, tapissant notre rencontre d'une explosion aléatoire de délicatesse végétale. Un cliché sans doute, et un bien gros en plus - une couleuvre sirupeuse qui nous étouffe alors même qu'on l'avale en geignant d'un bonheur de midinette -, mais quelque chose de sympathique tout de même, qu'une voyante qui passait par là, spécialiste de la lecture dans le marc de café, interprète rapidement comme la promesse d'une bonne partie de valse - "mais mon truc, c'est plutôt le café, pas les pétales" nous rappelle-t-elle au passage, professionnelle malgré son art d'escroc. Nous dansons donc, et puis. Et puis, selon l'hypothèse de départ retenue, et puis je change (version souvenir), et puis je me réveille (version rêve) et puis je redescends (version fantasme). Quoi qu'il en soit, à ce moment précis et immanquablement, aujourd'hui, le vrai et sinistre aujourd'hui, toque alors à la porte et je lui ouvre, imbécile que je suis. Me voilà seul, perdu dans un monde de lumière vive et de gens qui tournent, autiste tranquillement assis qui ne demande rien d'autre au monde qu'un peu de vraie solitude. Mais ça ne marche pas comme ça la vie, mon bon monsieur, oh non. Vous êtes assis seul à une table, et les places vides se remplissent comme des baignoires, sans même que vous n'ayez fait tourner le moindre robinet - elles se remplissent et c'est comme ça, ce sont des baignoires arithmétiques. Vous êtes debout seul contre un mur, et puisque vous ne pouvez pas étendre vos tentacules tout du long pour copuler avec lui au point de vous y laisser engloutir définitivement comme un passe-muraille (d'ailleurs, vous n'avez pas de tentacules, pensez-y la prochaine fois), d'autres solitudes viennent envahir vos espaces de gauche et de droite, vous accostent et vous parlent, se demandent pourquoi vous ne parlez pas si vous ne parlez pas, et pourquoi vous parlez si vous décidez de vous laisser aller à tailler le bout de gras. Vous avez couru vous réfugier dans une pièce tranquille, pour y ruminer piteusement la félicité de votre inadaptation chronique, et voilà que des êtres surgissent de la porte, de l'armoire, du dessous et du dessus du lit, inquisiteurs, pour s'étonner de ce comportement dont la signification vous semble pourtant éminemment limpide. Vous vomissez, la tête plongée dans une cuvette de faïence, en espérant que le monde va vous laisser petit-mourir tranquillement (ah non, ça, c'est déjà pris - disons, "moyen-mourir tranquillement"), et non, la porte s'ouvre derrière vous, si vous ne l'avez pas fermée (idiot), et quand bien même vous l'auriez verrouillée, entravée d'une bibliothèque renversée et calfeutrée des corps de deux-trois innocents dont vous pensiez que le massacre gratuit vous permettrait d'atteindre enfin la plénitude-en-attendant-la-police, et bien non, on tambourine déjà, bien avant que la maréchaussée n'ait été même alertée. "Ca va ? Tu vas bien ? Ouvre cette porte, bordel." Mais je t'emmerde, mon ami ! Laisse moi décrépir et laisse moi dévier, je ne sais pas danser à deux, de toute façon. Laisse-moi m'épancher sur mes chaussures, qui viendra m'importuner de sa fragilité benoite, me proposer une danse après ça, je te le demande franchement ? Toi, imbécile ? Simplement parce que tu crois me sauver, alors que tu me sauves effectivement mais que je ne suis pas en état de le réaliser, penses-tu vraiment que je m'en sentirai redevable à ton égard ? Sincèrement ? Penses-tu que je voudrais danser avec toi pour te faire plaisir, avec toi ou avec ta cousine, ou avec cette beauté relative que tu m'as dégotée mais dont l'affliction que je lirai dans ses yeux alors même qu'elle se laissera aller à son rôle de Saint-Bernard moderne me réduira en cendres bien plus vite que je n'aurais jamais pu le faire ? Toi, elle ou elle, l'autre, là, qui voudra me changer, progressivement, m'arranger comme une poupée décousue dont je me satisfais bien pourtant, merci, de chacune des usures et de chacun des accrocs ? Me faire danser mieux parce que je suis trop ivre pour suivre son pas, me faire danser bien alors que même vautré au sol, là, maintenant, je ne parviendrais pas à trouver la bonne position ? Je ne sais pas danser à deux. Il y a un instant, quelques années à peine, je rutilais de mille feux, tendais la main pour en cueillir une autre, pour l'arracher au vol, pour m'en emparer tandis que des déluges de pétales douchaient instantanément, et piteusement là encore mais bon, le théâtre de notre rencontre. Et me revoilà debout, une main molle fichée entre mes paumes plus flasques encore, le temps a passé et le tapis de roses a pourri, s'est transformé en un paillasson automnal d'humus qui colle à mes semelles. Je l'écrase donc avec toute la rage que mon corps ne peut déjà plus contenir et, par bravade, j'enserre la chair morte dans ma griffe d'écailles nécrosées. La chair de l'autre était vivante ? Tant pis. Elle a voulu danser - nous allons danser, ma chérie. Dans mon état et depuis le temps, le nombre d'excuses que je pourrais invoquer, juste pour n'avoir pas à accepter une invitation à la danse, se compte sur les pattes d'un iule mutant. Je me suis laissé grossir : l'argument de la honte ("non, vraiment, je n'aime pas me donner en public.") Je bois trop, et un peu plus encore : l'argument de l'abjection ("moi je veux bien danser, mais je risque de te vomir dessus.") Je vieillis, en toute logique : l'argument du temps-qui-passe ("je suis moins vigoureux qu'à vingt ans, ça me paraît normal, non ?"). Faux-semblant sur faux-semblant, pyramide lamentable hissée pierre après pierre, dans le seul but de camoufler furtivement le seul temple de ma sociopathie : "je ne sais pas danser à deux, en fait - si, si, je vous jure que c'est vrai." Quand je danse à deux, on s'ennuie (je m'ennuie, tu t'ennuies, elle s'ennuie, le public se lasse, vous cherchez des yeux une meilleure scène pour rassasier votre voyeurisme, elles sont désolées mais je n'y peux rien). Je ne sais que danser seul, plongé dans une transe lamentable quoique parfois bien rythmée (sur un coup de chance, je vous l'accorde). Les yeux clos, cul par-dessus tête et les jambes agitées comme les cobras drogués d'un fakir flûtiste. Je suis lamentable, mais je n'en vois rien - je ressens les choses dans mes membres, et si je ne m'affale pas vraiment, à la fin, c'est que je me suis contenu - politesse publique qui me pousse ensuite, et systématiquement, à me vouer à mes propres gémonies, des jours durant. Quand je danse avec quelqu'un, quelqu'un tombe bien souvent, s'effondre au sol parce que ma main n'était pas là où elle devait être, à la réception, parce que j'ai recommencé, l'espace d'un instant, l'espace de l'instant le plus mal choisi je l'admets bien volontiers, à sombrer dans ma transe. Quelqu'un s'effondre au sol, alors je rouvre les yeux, et en un dixième seconde tout me revient à l'esprit : l'autre, mon absence, la chute de l'autre, ma maladresse, le choc sourd d'un coccyx contre un parquet, ma bêtise. Six dixième de secondes, pour être précis. Aaaaaah, oh-merde, Plaf, ah-oui-merde, craaac, putain-ah-oui-merde. Une bande dessinée fort heureusement oubliée, "Batman contre lui-même", ou quelque chose dans ce goût là, j'imagine. Je ne sais plus quoi faire : tout le monde me regarde (mettez-vous à leur place, il se passe enfin quelque chose dans cette boîte-à-mémèches). Dois-je tendre la main, l'aider à se relever, au risque qu'elle m'attire au sol pour me rouer de coups ? Rire de ma maladresse, du grotesque de la situation, au risque qu'elle n'ait pas d'humour et un bon niveau en kung-fu, et qu'elle ne m'envoie au tapis d'une rapide fauchage de mes jambes fébriles de nabot ? M'enfuir comme un vrai seigneur (les seigneurs s'enfuient souvent, c'est même à ça qu'on les reconnait, et comme ça qu'ils survivent), en prenant le risque qu'un des gueux ayant assisté à la scène joue la carte "chevalerie" et me balaie encore d'un croche-pattes ? Je ne sais pas danser à deux. Maintenant, je le dis en amont, avant, par précaution. Et quand quelqu'un s'approche, je ferme les yeux de plus belle, et envoie parfois mes bras tournoyer autour de moi, si la proximité physique et la tentative de contact visuel se font trop pesantes. Les gens me détestent, dans les boîtes de nuit. Et je le leur rends bien. Parce qu'ils le valent bien. Je danse seul, mais je préfère toujours le faire dans les lieux publics plutôt que dans la solitude de mon cloaque. Allez comprendre. Ce doit être ça, le goût des autres - le vrai, je veux dire.
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Chez Zoë, y a bagarre !!!
Je reviens sur cognée: son tableau presqu...
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pour entretenir la polémic à Zoe: image:...