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Eloge de la descente, ou les bouseux psychopathes. Il n'existe qu'une chose plus sinistre que d'être nommé instituteur, et né dépressif, dans un patelin perdu de l'Outback australien : être le même instituteur piégé, sur le chemin du retour à la civilisation, dans un village de psychopathes alcooliques et quasiment consanguins. Bundanyabba, étape obligée du trajet anus-du-monde - Sydney : cinq jours d'arrêt forcé, tout le monde descend. Tout le monde lève le coude - tout le monde descend, donc, plus vite que la musique, pour tenter tant bien que mal de noyer l'ennui rivé à la torpeur écrasante d'une ville de rien peuplée de gens-de-rien. Et l'étape provisoire devient piège infernal, la ville-cuvette se transforme en nasse : le démon du jeu te fait les poches, celui de la picole (que tu peux pas refuser, juste une bière de plus, allez je t'en remets une, sinon c'est mon poing dans ta gueule, snobinard) te plaque au sol, celui du sexe pathétique ébranle tes convictions, tandis que celui de l'ennui te fait intégrer, tu ne sais même plus comment, un groupe de pochards jamais en rade d'une bonne vieille idée à la con.
Oh tiens, si on misait des sommes astronomiques à pile-ou-face ? Oh tiens, si on allait écraser des kangourous en voiture ? Oh non, mieux encore, on va les écraser en voiture, et leur tirer dessus au hasard, aussi, avec cinq grammes de trop dans le sang et un couteau dans la poche pour arracher des trophées putrescents sur leurs cadavres souillés. Bienvenue dans l'enfer. Tu veux partir ? Trop tard. Et puis d'ailleurs, ça fait bien longtemps que tu n'es plus capable d'émettre le moindre désir. Tu suis le mouvement, tu es en plein dedans, tu es le groupe tandis que ton corps n'est plus qu'une outre inconsciente. Une bonne fusion-acquisition de ton libre arbitre, et tournée générale dans ta face de piaf. Pour survivre à Bundanyabba, ou faire comme si, tu n'as que deux choses à connaître, un gimmick à la Coué (" Yabba est la meilleure petite ville du monde" - surtout si tu n'en es jamais sorti, mais passons) et surtout, la règle sociale numéro un, millénaire, incontournable, infernale: " un verre, ça ne se refuse pas, pour qui tu te prends ducon ?" John Grant s'ennuyait ferme avec ses élèves mutants - or l'année se termine, à lui les vacances, la fuite en avant et le petit chèque grassouillet. Qui plus est, sa belle amie l'attend de pied ferme à Sidney (mais existe-t-elle vraiment ? On ne le saura pas, mais j'en doute fort, tant elle parait onirique dans l'esprit du gentil héros). Il n'a qu'à crécher une nuit à Yabba, et il prendra l'avion, vers de nouvelles aventures faites de tendresse, de douceur et de conformisme en col blanc. Manque de pot pour lui, Yabba, tu l'aimes ou... tu finis par te faire une raison. Tu n'en sortiras pas. La caution morale et policière, chargée de réfréner les délires éthyliques et de veiller à la quiétude publique, est un pochtron, comme tout le monde. Tu n'en es pas un ? Tant pis pour toi: tu aurais quand même mieux fait de t'échauffer un peu, parce que tu n'y couperas pas. Rappel de la règle sociale numéro un : refuser de trinquer, c'est ne pas valoir mieux qu'une carcasse de kangourou, sur laquelle on roule en avant, en arrière, en avant à nouveau, pour lui apprendre les bonnes manières. Et puis deux balles dans la tête, pour déconner, et, ah oui tiens, trop bien, on va lui couper les parties maintenant, et les jeter aux orties. Et si après quatre jours tu tentes de t'échapper, la tête vrillée, le foie obèse et le coeur en charpie, tant pis pour toi, là encore. Le routier qui acceptera de te faire faire un bout de chemin te ramènera, toujours, comme dans un cauchemar, à Yabba. "Ah, tiens ? On t'a pas vu, c't'aprèm'. T'étais où ? Nous, c'est trop bien, tu sais ce qu'on a fait ? On a bu. A mort. Et pour fêter ça, maintenant, on va boire en jouant à pile-ou-face. Ramène tes fesses sinon je te brise." Mais il y a aussi de la beauté, à Yabba, de l'amour, du romantisme. Yabba, sa sensualité, son érotisme torride : la fille de ton premier hôte, une gamine qui t'emmène dans les fourrés alors que tu as (déjà) trop bu, parce qu'elle aime bien coucher avec tout le monde et que tu n'es qu'un élément du tout-le-monde, après tout. A travers toi, c'est toute la ville qui s'abandonne en elle, et à travers elle, toute la ville qui te phagocyte une bonne fois pour toutes. Oubliée, ta fiancée perdue à l'autre bout du continent. Oubliée, ta fiancée fictive agrippée jusqu'ici à ta mémoire de névropathe. Oubliés, ta dignité, ton nom, le temps qui passe, l'avion de onze heures, la douceur mièvre d'une vie de sardine. Oubliées enfin, tes chances de te dépêtrer de l'hystérie collective, de ne pas tirer au fusil quand on t'en glisse un entre les mains, de ne pas ouvrir grand ton gosier quand on lui présente un liquide quelconque, de détester les gens détestables et d'apprécier les bons moments. Il n'y a pas de bons moments - il y a un tourbillon sans queue ni tête, et tu es un étron perdu dans le mouvement en spirale qui te mènera loin, très loin, très profond dans les égouts d'un monde qui se nourrit de poubelles et d'entrailles moisies. Le tout dans la bonne humeur, bien sûr. "A la quatrième bière, les soucis d'un homme semblent bien moins insurmontables qu'ils ne le paraissaient avant la première (...) A la cinquière bière, un homme se laisse aller à apprécier ses compagnons, sauf Tydon. Tydon était un rat de première. Pourquoi deux hommes comme ces mineurs s'encombraient-ils de lui ? Malgré tous leurs défauts, ils n'en étaient pas moins des hommes, alors que Tydon était une créature tordue et répugnante." Et avec qui John Grant va-t-il passer le plus clair de son temps d'obscurité ? Avec Tydon, bien sûr. Logique. Logique et triste. Logique et triste, mais normal aussi. Pourquoi normal ? Si vous ne savez pas ce que c'est que d'être alcoolique, lisez donc ça : "Ses doigts tremblaient en s'enroulant autour du verre glacé et humide. Il le porta à son visage et respira la fraîcheur du liquide couronné de mousse. Puis il fit absorber la bière à sa carcasse délabrée, rapidement pour anéantir la nausée, puis lentement pour sentir en lui la caresse des douces et capricieuses vagues de froid en provenance de son estomac. Puis il n'en restait plus." Etre alcoolique, c'est chercher en permanence de mauvaises raisons pour se laisser aller. Et si vous ne savez pas ce que c'est qu'un bon écrivain, lisez donc ceci : "Il sirota prudemment sa bière et joua avec la fumée de cigarette dans sa bouche, la laissant s'échapper tout doucement pour qu'il puisse l'aspirer à nouveau par le nez. Ce qui, comme il se le fit intérieurement remarquer, ne contribuait guère à résoudre ses problèmes." Lisez ce type. Il n'existe pas en France alors que des tas d'écrivains pourraves y vivent, et plus que tranquillement. Lisez ce type, qui existe dans son pays, enfin qui y existait avant sa mort, et qui passe les trois quarts de ses journées, encore aujourd'hui, à se demander pourquoi personne ne le lit en France. Et en ce moment, ce type, ses journées durent des siècles, forcément. Cinq matins de trop, de Kenneth Cook - traduction Mireille Vignol. Editions Autrement, 2006.
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Chez Zoë, y a bagarre !!!
Je reviens sur cognée: son tableau presqu...
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pour entretenir la polémic à Zoe: image:...