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Ah oui d'accord. On m'avait pas dit, aussi. On me l'avait laissé pressentir, on me l'avait inspiré, on me l'avait appris, tous les jours, en marge des réalités scolaires, estudiantines et professionnelles (en marge de la vie, quoi), mais on ne me l'avait jamais dit. Jamais formulé comme ça. Détester tout un paquet de monde, en fait, c'est super facile à faire.On peut les classer par groupes, selon des critères qui ne sont pas forcément ceux auxquels vous êtes présentement en train de penser. Je veux dire, pas forcément des critères de race, de religion, de sexe ou de couleur de cheveux. Pas forcément des choses qui finalement sont toutes "naturelles" (pour la religion, ça se discute, mais quasiment pas, en fait, quand on y pense), pas forcément des déterminismes, même, socio-économiques ou culturels. Non, rien de si "élaboré" que ça (c'est à dire classé comme "motif légitime quoique condamnable évidemment (la discrimination, c'est vraiment dégueulasse, ah ah ah) de haine farouche").
Sérieusement, vous n'avez jamais croisé, en dévalant un escalator, placide et décontracté, les regards haineux de ceux qui montent l'échelle au moment précis où vous la descendez ? Sa Majesté des Mouches, l'aléatoire maître de la constitution du groupe (ceux qui montent à 18h34 / ceux qui descendent à la même heure), la bêtise maîtresse des regards ("putain, ils sont en train de descendre, ces enculés, alors que je monte. Je vais me les faire." - je vous assure qu'on lit des choses comme ça dans les regards de ceux qui escaladent le sous-sol quand le destin nous a poussé à nous plonger dans ses entrailles, comme ça - pas parce qu'on a particulièrement envie de le faire, juste parce qu'on doit le faire.) Eh oui, là, oui, vous êtes en train de vous dire, légitimement, en tant que lecteur : " et merde, ça sent la bonne vieille digression lénifiante qui va durer des heures, tout ça." Lecteur, je te le dis les yeux dans les yeux : tu es sacrément malin, effectivement. Je m'exécute donc, par respect pour toi. Digression-lénifiante (qui-dure-des-heures), donc, rien que pour toi, une injection rapide et efficace dans les bas-fonds de ton coeur malin. Ah oui d'accord, donc... blablabla... ah oui, ça y est, j'ai retrouvé le fil. En fait, tout ça a commencé dimanche dernier, alors que je m'acharnais, gros Benoît comme devant, à jouer au fameux jeu du "pingouin sur une dalle de pierre déchaussée" (TM). Jeu très simple, en fait : dalle déchaussée, donc instable - un pied de chaque côté de la bête - et on alterne la pression relative de notre musculature relative aussi sur l'un, puis l'autre, des côtés, pour créer un basculement fort réjouissant lorsqu'on est totalement vide au soleil. Bam. Toc. Bam. Toc. Quelque chose comme ça. Du Ravel, en somme, ou quasiment. J'étais donc posté sur une dalle d'une maison de Chambéry (la patrie de cet infect Parisien qu'est l'un des deux créateurs de la Revue En Attendant l'Or - "ah oui, mais s'il est Chambérien, c'est donc qu'il n'est pas Parisien, si ?" - Très bien vu, jeune padawan ; cela dit, ça ne gêne personne de le penser. - "Ah oui, d'accord ; mais c'est un connard de Parisien parisianisan ou pas, en fait ?" - jeune Padawan, le seul fait que tu te poses la question, et que tu me l'infliges donc par effet de ricochet, est quand même un peu inquiétant quant à ton intelligence - "oui, d'accord, je comprends ; mais des tas de gens le pensent, quand même." - Très bien ; super ; et pour gagner à "Une famille en or", il y a dix ans, il ne fallait pas fournir la Bonne réponse mais la réponse la plus couramment fournie par un panel de cent Français. - "oui, et donc ?" - Et donc rien ; mais je t'informe quand même que le Général de Gaulle est le premier président de la IVème République, et qu'Alfred de Musset et Victor Hugo ont couché ensemble au XVIème siècle avant Jésus-Christ, à ce rythme-là. - "Ah bon ?" - Mon ami, je sens que tu es définitivement perdu pour la cause ; je veux dire par là - pour n'importe quelle cause.) Bref, je pingouinais sur ma dalle de pierre déchaussée, solitaire et donc un peu cow-boy, quand me sont revenus en tête tout un paquet de souvenirs plus ou moins détestables de parc public et de jardins géants. De jeux d'enfants. De balancelle, en particulier. Ce qui m'a poussé un beau jour (idéalement, je dirais "le jour de mes quatre ans", pour faire joli, mais en fait, je n'en sais rien - j'en avais peut-être dix-huit alors, mais on s'en fout), à me dire que ce jeu, là, la balancelle ou je ne sais quoi, ce jeu stupide qui pousse un enfant à s'asseoir à une extrémité d'une sorte de poutre, l'autre de l'autre, et à descendre quand l'autre monte, puis à monter quand l'autre descend, par un simple effet de gravité, était quand même complètement lamentable dans son principe (oui, bon, j'avais sans doute moins de dix-huit ans, quand même - j'ai ma dignité). Je ne sais pas si vous êtes un mec, vous, lecteur, ou si, à tout le moins, vous avez déjà assisté au spectacle détestable de deux mecs en train de jouer à la balancelle, mais c'est proprement traumatisant. En fait, très rapidement, le principe de base n'est plus de monter puis de descendre, en alternance, en osmose, en négatif, en collaboration avec le joueur d'en face, mais, quand on est un mec, de descendre le plus rapidement possible, le plus violemment possible, pour que l'autre gamin s'envole dans les airs quand il atteint le zénith - et, dans l'autre cas, de lui démettre la colonne vertébrale en se faisant le plus léger possible au moment où il repose le cul de sa poutre dans le sable du parc. Ejecter, ou briser. Le type est en face, la dissociation est l'évidence puisqu'elle constitue la base du jeu, et pourtant, rapidement, et même à quatre ans, le principe ludique se transforme très rapidement en pulsion de mort ou bien, restons tranquille, en pulsion de bobos dégueulasses, de genoux en sang, de cervicales âbimées et de désir de revanche. Et c'est à ça qu'on est formé dès notre plus jeune âge. Une balancelle, support anodin de la haine la plus radicale. Et puis on grandit. On pratique un sport, tranquille, le judo la danse le volley-ball, et puis un beau jour, on vous annonce que si vous voulez gagner vos échelons, il va vous falloir commencer à battre des gens. Sur un tatami, lors d'une prestation municipale ou sur un terrain. Battre l'autre. L'écraser. Lui mettre une Fannette dans le meilleur des cas, une victoire absolue alors même qu'on ne lui a pas laissé l'occasion de marquer un seul point. Le bonheur. Personnellement, je suis ceinture jaune de judo, gant bleu de boxe française, drapeau orange ou rouge de voile, j'ai joué au hand-ball en équipe, au foot un temps extrêmement succinct, j'étais assez fort en barres parallèles à une époque et le roi du saut en hauteur en Terminale - mais je n'ai jamais été classé nulle part, simplement parce que dès qu'on me dit : "bon, ben c'est bon, maintenant tu es chaud, tu vas pouvoir commencer à affronter des gens parce que tu as toutes les bases pour le faire.", je me tire en courant. Je n'ai jamais très bien compris pourquoi il fallait à tout prix écraser des crânes pour monter en grade, et c'est d'ailleurs pour ça que je ne suis très fort en aucun sport. Et que professionnellement, je... oui, enfin bon.
Et puis on grandit, encore. L'école, le collège, le lycée, les études et toutes ces conneries indispensables. On est là, posé, peinard, à bosser chez soi le soir, dans le seul but de passer l'étape, de sauter l'obstacle et puis voilà - mais personne ne l'entend vraiment comme ça. Non. Il ne faut pas simplement passer en CM1, en 5ème ou en deuxième année de Sciences Po, mais humilier publiquement celui qui est devant nous. Il faut se lancer dans la statistique, peser le pour et le contre, évaluer les progressions, annihiler les futurs rivaux dans l'oeuf et balancer le maximum de croches-pied aux patrons du peloton, pour qu'ils se ramassent à leur tour, libérant ainsi leur sacro-sainte place. Celle qu'on convoite non parce qu'elle est plus confortable, non parce qu'elle permet de mieux ressentir le monde, de mieux le comprendre, mais simplement parce que si on l'annexe, ça veut dire que personne d'autre ne s'en est emparé. Tu es vingtième de ta classe, mon fils ? Attaque le dix-neuvième, j'ai entendu qu'il trichait en maths - dénonce le au besoin, au prochain contrôle. Tu es dixième de ta classe, mon fils ? Grâce à ce cours particulier payé rubis sur l'ongle, je te donne trois mois pour étouffer de tes deux mains, mon fils, les gorges verdoyantes de ces peigne-culs. Tu es deuxième, mon fils ? Attends, je sors la caisse. Tu m'as dit où habitait le premier de la classe - je pense pouvoir le renverser en pleine rue, en anonyme, puis lui rouler aller-retour sur les rotules ; je suis sûr que tu seras premier si j'arrive à faire en sorte qu'il devienne, comme ça, sur un aléa du destin, tétraplégique ou alors, mieux encore, juste mort. Allez, tiens, trois poils sur le pubis, trois poils sur la gueule, et on grandit encore. On tombe amoureux, mais la vulgate ambiante nous susurre des choses à l'oreille, qu'on n'hésite pas ensuite à prendre pour soi, à s'approprier à l'envi, des choses comme : "ouais, bon, ok, je l'aime, c'est ma meuf et tout. Mais faudrait pas qu'elle en arrive à me faire chier, parce que le patron, quand même, c'est moi un peu, aussi, et même carrément, bordel de merde - ressers m'en une, Gégé." (je sais plus, tu es un mec ou pas, lecteur ?) Des choses, aussi, comme : "putain, j'ai envie de pleurer - mais ça va, ça va, je peux me retenir." Des conneries comme ça. Bordel, mon ami, si tu arrives à te retenir de pleurer, tiens le toi pour dit, ça veut dire deux choses : d'abord, que tu es un vrai gagnant, que tu es super, que tu vas pouvoir faire du fric en humiliant un paquet de monde, etc. Ensuite, que tu es une pauvre tâche, vraiment (si, vraiment), et que je te souhaite très sincèrement de trouver un jour quelqu'un pour te faire bouffer ta merde juste que, pour une fois, tu saches de quels arômes elle se compose. C'est ce qui peut t'arriver de mieux. Et puis alors, après, le vrai bonheur commence. Vraiment, je veux dire. La vie professionnelle. Ah là, oui. Evidemment. Tu as ton salaire à toi, ton salaire à toi que tu as gagné juste pour toi, ton téléphone portable professionnel pourquoi pas, ou alors même une voiture, ou alors même une maîtresse, ou alors même des subordonnés. La fête, quoi. La vie professionnelle, en deux mots. Grrrr... Ca fait rêver, bordel. Toi aussi, tu vas pouvoir être complètement abruti au quotidien, donner des ordres stupides ou alors obéir à des ordres iniques, en souriant, fier de ce que tu es devenu capable de faire pour gratter les quelques piècettes qui te permettront de vivre presque vivant un mois de plus. Ca, c'est beau. Et dans le meilleur des cas, ou alors dans le pire (ça dépend du point de vue), tu vas pouvoir te taper les heures de pointe, le métro, le bonheur. Les escalators qui montent (il est neuf heures du matin et ces mecs les descendent - quelle bande de loosers), la rame de métro (putain, on dirait que ce mec rentre de soirée alors qu'on est mardi, quelle grosse merde pathétique), la rue Machin (les gens que tu croises sont par définition des tocards, parce qu'ils vont dans la direction opposée à la tienne), puis, le soir, les escalators qui descendent (il est dix huit heures et ces psychopathes déprimants les montent - pauvre France.) A partir de là, crois-le bien, ou alors constate-le juste, mais les choses sont bien profondément inculquées dans les tréfonds de ton esprit de battant (qui ne voulait même pas forcément se battre au départ, mais peu importe après tout), dans ton esprit de malade, dans ton esprit de poulet élevé à la graine sauvage de la compétition permanente. Que tu le veuilles ou non, des choses sont là, des antagonismes, des jugements de valeurs parfaitement grotesques existent, se reproduisent et essaiment, tu es capable, inconsciemment, de classer tout et n'importe quoi d'un simple et furtif coup d'oeil - tu es une machine à condamner et, mieux encore, tout le monde autour de toi semble trouver ça parfaitement normal. Les HEC haïssent les Sciences Po. Les élèves de "grandes écoles" détestent les étudiant de l'université, qui le leur rendent bien. Ceux qui ont fait des études supérieures méprisent les apprentis. Les travailleurs manuels raillent les intellos. Les gothiques détestent les hippies, les fans des Stones les fans des Beatles, les rappeurs les rockeurs, les passionnés de littérature les sportifs, les piercés les non-tatoués, les côté pile les côté face, les mains droites les mains gauches (qui a décrété un jour que les sinistres étaient moins nobles que les dextres ? Le corps social, dans tout son ensemble, avec pour seule conséquence le fait que les droitiers se sentent dans leur bon droit tandis que les gauchers se sentent enrichis par cette seule spécificité minoritaire - alors qu'en fait, et franchement, tout le monde se fout royalement de savoir qui signe, qui joue au tennis ou qui se pignole de la main droite ou de la main gauche, franchement). Ca doit être pour tout cet ensemble de raisons diverses, de conditionnements plus ou moins subrepticement injectés dans nos cervelets, que je déteste tellement le concept même de compétition. Au point de préférer sincèrement me faire vomir au visage par des gagnants auto-proclamés (je me vengerai quand même - j'ai les noms) plutôt que d'espérer écraser des gens que je ne connais pas du tout, mais au sujet desquels on me raconte qu'ils sont plus cons, plus gros, plus simples, plus laids ou plus je-ne-sais-pas-quoi-de-pas-très-cool que moi. Bien sûr, tout cela peut paraitre extrêmement naïf (et ça, perso, je m'en tape royal) et, pire, il est évident que tout un chacun qui me connait un tantinet peut sans doute me donner un exemple d'un jour où j'ai été méprisant, dominant, dégueulasse, malade-donc, vis-à-vis d'un plus imbécile, d'un plus disgracieux ou d'un plus pas-cool que moi (je ne suis qu'un protozoaire, au même titre que tout le monde, après tout). Mais voilà. J'ai toujours pensé que sans faire d'effort, on ne pouvait jamais espérer vivre en s'extirpant d'un "groupe de population" représentant grosso modo (qualitativement, pas quantitativement), 1% de la population sillonnant notre monde : des gens plus ou moins comme nous, mais vis-à-vis desquels on peut se trouver des divergences, des oppositions (parce qu'il faut bien que le relativisme serve à quelque chose, après tout), alors qu'ils ne sont rien d'autre que nos clones les plus parfaits, sans même qu'on puisse en douter. Grosso modo, là encore, je reste intimement persuadé que si j'avais grandi sur une planète peuplée seulement par dix personnes, j'aurais trouvé mon ennemi juré et mon meilleur ami dans ce petit échantillon - comme tout le monde. Et que si, du jour au lendemain, les dix étaient devenus mille, j'aurais là encore trouvé un meilleur ami et un pire ennemi, qui ne seraient sans doute pas les mêmes. Ah oui, et je n'ai pas tout à fait terminé mon entreprise de peinture à gros traits de la misère hostile qui nous entoure. Sans faire d'efforts, donc, on ne fraie qu'avec 1% des types d'individus peuplant la planète. Mais si on fait des efforts, me direz-vous, si l'on accepte de s'oublier sincèrement pour tenter de brasser au maximum, de s'ouvrir format grand large, de ranger ses préjugés au placard, quelle proportion quantitative de la population seront nous amenés à rencontrer ? Malheureusement, la proportion n'est pas très élevée non plus. Je dirais, là encore à la louche, 5% si on se casse le cul, et 10% si on s'oublie vraiment. Ca laissera toujours 90% des types de gens définitivement hors d'atteinte. Mais c'est déjà ça. Obsessionnel à ce niveau, et depuis longtemps, je peux dire décemment, pour la petite liste, que j'ai déjà été franchement ami avec des élèves de grandes écoles, avec des médecins, avec des artistes, avec un cambrioleur, avec des RMIstes, avec un tueur psychopathe en devenir, avec des libraires, avec des barmen, avec des avocats, avec des chercheurs, avec des alcooliques, des suicidaires et des écrivains, et même avec un travesti et avec une prostituée, mais que je ne pourrais jamais brasser l'ensemble des champs, notamment parce que toutes ces dénominations ne veulent rien dire, et que je les emmerde toutes du plus profond de mon âme. Et aussi parce que quoi que je fasse, je ne peux pas dépasser le monde tel qu'il existe, et le monde tel qu'il existe... est un monde sans pitié. Ah oui, un dernier truc : je déteste aussi qu'on me plonge la tête sous l'eau, pour rigoler. Ca relève exactement de la même bêtise compétitive. Tenez-vous le pour dit, là encore.
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Chez Zoë, y a bagarre !!!
Je reviens sur cognée: son tableau presqu...
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pour entretenir la polémic à Zoe: image:...