« Ah bon David Lynch a une fille. Ah bon, elle est cinéaste elle aussi. » Aussi étonnant que cela puisse paraître, quand je parle de Jennifer Lynch aux fans inconditionnels de Lynch père, ils sont souvent interloqués d’apprendre que la progéniture du réalisateur qu’ils adulent, d’une part, existe, et d’autre part a aussi une œuvre artistique. Pourtant, Jennifer Lynch n’a cessé de travailler dans l’ombre de son père, quitte à s’effacer derrière lui et perdre toute identité artistique propre. En l’espace d’un roman et deux films – un passé et un en préparation - il est difficile de ne pas voir une carrière sans cesse parasitée par le père, laissant une impression de pâle imitation et d’un Oedipe jamais résolu.
En 1990, la série TV Twin Peaks créée par David Lynch et Mark Frost triomphe partout dans le monde. « Qui a tué Laura Palmer ?» devient une obsession pour des milliers de téléspectateurs qui deviennent rapidement des fans absolus des habitants de cette petite ville tranquille coincée dans un décor automnal où Laura Palmer (Sheryl Lee), figée pour l’éternité dans son sourire de prom queen ou son sarcophage de plastique, devient une icône de l’imaginaire collectif. Le succès de la série est tel que ses créateurs imaginent donc des produits dérivés pour satisfaire la boulimie des fans toujours avides de comprendre, connaître, analyser les personnages et les intrigues qui se nouent et dénouent sur l’écran.
David Lynch confie la responsabilité d’un de ces fameux produits dérivés à sa fille Jennifer, qui rédige à tout juste 22 ans un roman au titre équivoque Le journal secret de Laura Palmer. Elle rédige ce vrai-faux journal avec l’aide de Mark Frost, l’autre créateur de la série, qui est un témoin de l’évolution de Laura Palmer de l’âge de ses 12 ans jusqu’à la veille de sa mort, qui détermine le point de départ de la série. Le journal secret de Laura Palmer connaît un énorme succès,plutôt bien écrit, dans un style à la fois naïf et poétique et qui offre un éclairage fascinant sur la série car passant en revue tour à tour tous les personnages qui gravitent autour de Laura Palmer. Où l’on découvre comment l’adolescente convenable devient cocaïnomane et adepte de partouzes à tendance SM, ainsi que ses tourments et démons intérieurs. Cependant, on note que quelle que soit l’édition du livre (originale, française ou autre), le nom de Jennifer Lynch n’est jamais visible sur la première ou quatrième de couverture, ni même sur la tranche. Il faut ouvrir le volume pour y trouver le nom de la fille Lynch. Volonté de renforcer la crédibilité du produit dérivé au détriment de son auteur ? Peu importe, Le journal de Laura Palmer, réel succès de librairie – dont Lynch père se servira beaucoup pour élaborer le scenario de Twin Peaks – Fire walk with me en 1992 -, pousse Jennifer Lynch à se tourner vers la caméra et réaliser son premier film.
Une première réalisation peut souvent s’avérer bancale, mais peu atteignent le niveau de ratage qui caractérise Boxing Helena, qui sort en salles en 1993 alors que Jennifer fête ses 25 ans. Aucun élément de ce film n’est à sauver, pas même le scenario si mal traité que son dénouement pourrait faire hurler à l’escroquerie cinématographique. D’ailleurs, le parcours pour mener le projet à terme prend des allures de parcours du combattant. Jennifer Lynch veut Madonna pour jouer le rôle d’Helena, qui refuse. Kim Basinger signe un contrat pour le rôle mais revient sur sa décision quatre semaines avant le début du tournage, poussant les studios de la MGM qui produit le film à un long procès pour non-respect du contrat où l’actrice perd des millions de dollars.
Mais qu’est-ce qui effraie tant les comédiennes pressenties pour le rôle-titre de Boxing Helena ? Une histoire d’amour fou, passionné que Nick Cavanaugh (interprété par Julian Sands), chirurgien renommé, porte à Helena, femme fatale avec qui il a eu une aventure d’un soir mais ne peut oublier. Elle, hostile, moqueuse, sûre de son charme s’amuse à éconduire continuellement et avec méchanceté cet encombrant admirateur. Un jour, alors qu’elle se rend chez Nick pour mettre fin à ses assiduités, Helena est victime d’un accident de la circulation juste quand elle ressort de chez lui. Le chirurgien, profitant de l’occasion, l’installe à demeure et pour qu’elle ne lui échappe pas - sous couvert de lui éviter la mort par hémorragie et gangrène - l’ampute des deux jambes. Puis progressivement des deux bras pour la posséder et la contraindre à l’aimer. Un scenario qui a de quoi rebuter une comédienne ayant une conscience aiguë de son intégrité physique.
En désespoir de cause, Jennifer Lynch se tourne vers Sherilynn Fenn, qui tenait le rôle d’Audrey Horne dans la série Twin Peaks. On n’est jamais aussi bien servi que quand on travaille en famille ! Pourquoi ce scenario fascinant, qu’on croirait imaginé par Polanski, Cronenberg ou, risquons-le, Lynch père ne passe pas l’épreuve de l’écran ? Tout simplement parce que Jennifer Lynch veut trop bien faire. Bonne élève appliquée, elle croit que l’usage des métaphores lourdes, de la musique lourde et de laisser ses acteurs principaux jouer en roue libre va servir son film. Quelle erreur de débutante… Histoire de faire comprendre la maladresse et les attitudes pataudes de Nick, Jennifer glisse en abondance des flash-backs d’une mère castratrice, belle, froide, dont il n’a jamais réussi à attirer l’attention. En somme, Helena est un substitut maternel malsain, juste au cas où on n'aurait pas compris. Pour montrer à quel point Helena est libre et libérée, Jennifer la fait même danser toute habillée dans une fontaine, et la filme au ralenti sur fond de musique violonneuse dégoulinante de mièvrerie, tandis que Nick l’observe les deux mains posées théâtralement sur la poitrine et le regard transi. Quand Nick installe Helena fraîchement amputée de ses deux jambes chez lui, son visage transpirant d’angoisse se pose un long moment sur un oiseau qui tournoie enfermé dans une cage, le tout au ralenti. Quelle belle métaphore, là aussi on n'aurait pas pigé tout seuls. Mais histoire d’être sûre que ses spectateurs ne perdent pas le fil, elle filme aussi plusieurs fois une reproduction de la Venus de Milo.Tout le monde a compris la symbolique ?
Et à part ça, c’est tout. Le film est risible, ennuyeux, ampoulé, un pur nanar prétentieux auquel même les acteurs ne croient pas. Alors qu’elle devrait être au désespoir de sa nouvelle condition, Sherilynn Fenn hurle, vocifère sans aucune subtilité de jeu. A ses côtés, Julian Sands compose un amoureux particulièrement empoté, on n’arrive jamais à déterminer si c’est un simple d’esprit – ce qui paraît peu crédible pour un chirurgien renommé -ou quelqu’un de particulièrement cinglé. Quant à la fin, je ne peux la dévoiler pour les courageux qui voudraient tenter le visionnage du film, mais elle est particulièrement crispante. Pour la sortie du film, Jennifer devient Jennifer Chambers Lynch, comme pour se démarquer de son père tout en ne reniant rien de sa filiation. Peine perdue, sur les affiches françaises par exemple, c’est le nom de Lynch qui apparaît en très gros. Le film récolte une critique désastreuse, et aucun succès public - Jennifer obtient même l’année suivante le Razzie Award de la pire réalisatrice.
Jennifer travaille depuis toujours auprès de son père, les pleurs d’enfant si effrayants sur Eraserhead, c’est elle. Petite, elle traînait sur le plateau de Dune. Et à 18 ans, elle a travaillé comme assistante de production sur Blue velvet. Baignant dans cet univers cinématographique étrange depuis son plus âge, il n’y a rien d’étonnant à ce qu’elle ait souhaité se tourner vers une carrière artistique visuelle. Mais jusqu’à présent il semble qu’elle ne sache pas s’émanciper de l’image écrasante de son père, ou- et c’est sans doute pire encore – elle n’a aucune sensibilité artistique valable. D’ailleurs suite au fiasco de Boxing Helena, on pouvait tout à fait imaginer que Jennifer Lynch allait abandonner le cinéma et suivre un parcours plus… conventionnel disons. En effet, il vient de se passer quinze ans sans que la fille Lynch ne retouche une caméra.
Actuellement Jennifer prépare le film Surveillance, qui doit sortir sur les écrans en 2008. S’est-elle enfin affranchie du père pour trouver sa voie, et même pourrait-on dire sa « voix » ? Le pitch parle « d’un agent du F.B.I qui s’introduit dans un village où tout le monde ment pour cacher quelque chose ». C’est étrange, ça ressemble à une série du début des années 90 avec une fille morte emballée dans du plastique, mais je n’arrive pas à me rappeler laquelle… Pour son casting, Jennifer a choisi Bill Pullman qui a notamment tourné dans Lost highway de… David Lynch. Et aussi Julia Ormond qui a récemment tourné dans Inland Empire de… David Lynch. D’ailleurs devinez qui produit Surveillance ? Papa Lynch bien sûr. L’ombre du père n’en finit donc pas de planer sur cette fille qui naquit affligée d’un pied-bot, heureusement soigné par la suite. Attendons de voir si l’année des 40 ans de Jennifer Lynch sera celle de la vraie naissance artistique.
Liens utiles :
Une interview de Jennifer Lynch pour la sortie du Journal secret de Laura Palmer en 1990 (V.O anglaise non sous-titrée):