C'est le titre du documentaire que diffuse France 2, ce soir à 23h. Vous devez tous, impérativement, le regarder, pour deux raisons. La première, parce que ce retour analytique et critique sur les émeutes de 2005 et les manifs contre le CPE en 2006 est très bon; et la seconde, la plus importante, parce qu'il est réalisé par David Dufresne et que ce David Dufresne là n'est pas n'importe qui. C'est mon meilleur ami (que ceux qui m'aiment me suivent, les autres peuvent passer leur chemin).
On s'est connu en 1988, il avait tout juste 18 ans, comme le chantait Dalida, et j'en avais 10 de plus. Il était maigre comme un clou de cercueil, les joues les plus creuses de Paris, fumait 2 ou 3 paquets de clopes par jour, la nicotine était son carburant, ne se nourrissait que de junk-food avalée sur le pouce, pas de temps à perdre pour manger et encore moins pour dormir, et gardait le contrôle complet (pas d'alcool et pas de dope, straight-edge avant que le mot circule dans le circuit punk-rock), fonctionnant à l'adrénaline et à l'intelligence pure (rarement vu des neurones carburer aussi vite que les siens). Dans son 10m2, il éditait un fanzine (dont il écrivait 95% du contenu), " Tant qu'il y aura du rock ", tourné vers le garage-rock des origines (ainsi il avait retrouvé et interviewé le chanteur des Remains) et de tout ce qui faisait du bruit avec des guitares à cette époque.
Du jour où on s'est rencontré on ne s'est plus quitté pendant 10 ans. On s'est vu ou appelé quotidiennement (et il n'y avait pas de portables). Très vite, par-delà l'amitié qui nous a soudés, on a élaboré des plans de conquête du monde, de notre monde. On a créé la revue" Combo! " (Le sommaire du N° 1 affichait les Plimsouls/Peter Case, les Maniacs, Berroyer, les Wampas, Crypt Records et autres réactions psychotiques sur une centaine de pages). On a tenu 8 numéros (les 3 derniers avec des CDs gratuits qui bouffaient nos bénéfices), plus un hors-série Cramps, avant de déclarer forfait, épuisés, mais non sans avoir monté au préalable notre maison d'édition, Black Mony (qui m'a valu d'être convoqué aux RG qui voulaient savoir ce que nous comptions faire). On a édité 3 livres : 2 rééditions de Fredric Brown (qu’on avait rachetés à la Série Noire, beau souvenir d'avoir rencontré Robert Soulat dans les caves de Gallimard) et un recueil de nouvelles noires et de SF (avec des pointures comme Manchette et Norman Spinrad). Quand je veux dire éditer, ça signifie qu'on se tapait la chaîne du livre de A à Z (hormis l'impression): saisir les textes, les mettre en pages, créer la couverture, puis, une fois fabriqués, les entreposer, les diffuser et les distribuer tout en assurant la promotion. Et on a bu la tasse financière et on est passé devant le tribunal du commerce (mais on avait honoré toutes nos dettes, en nous foutant sur la paille).
Comme il fallait subsister, on bossait en parallèle de nos activités underground. David avait intégré Bondage, le label alternatif, à l'intérieur de quoi il avait monté son propre label, Stop It Baby Records (au passage, je rappelle qu'il avait à peine 20 ans...), d'où sortirent des groupes suisse (les Maniacs), canadien (Lost Patrol), français (les Playboys, les Shifters, les King Size...), et un artiste américain (Mike Rimbaud). Après le délitement de la scène " indé ", il s'est retrouvé journaliste rock à Best (qui était le concurrent de Rock & Folk), et il fut l'un des premiers (et peut-être bien le premier) à repérer Nirvana, avant de très vite de se lasser de tout ce cirque. En tout cas, il fut le premier à écrire un livre complet sur le rap, " Yo! revolution rap ", que même les B. Boys les plus hardcore ont accueilli avec respect. Ensuite, tout est allé très vite pour lui. Repéré par J-C Nothias et Christian Perrot (deux ex-Actuel), ces deux-là le bombardent rédac' en chef de la partie culture du tout frais quotidien " Le Jour ". David a 23 ans, et il se lance dans l'aventure en m'embarquant avec lui (il avait posé comme condition que je sois son second, alors que personne ne me connaissait dans le milieu journalistique). On a tenu 8 mois, à des cadences infernales, payés des clopinettes, mais on a eu carte blanche, et ça nous a fait des souvenirs pour jusqu'à la fin de nos jours. Je suis rentré dans l'ombre et David a poursuivi à " L'autre journal ", faisant un détour par " Actuel " (le regretté Bizot l'appelait Junior; David a écrit un mémorable reportage sur son séjour dans le Moscou des années 90), avant de rejoindre Libération, où il est resté quelques années en virevoltant partout.
Estimant avoir fait le tour des expériences dans le milieu de la presse, il est passé de l'autre côté du miroir cathodique. Il fut l'un des rédacs chef de I-TV, la chaîne câblée de Canal+ mais l'insatisfaction, une fois de plus, l'a rongé et il a filé sa démission avant de s'encroûter ou de prendre des mauvaises habitudes. Il a alors rejoint la boîte de production de Christophe Nick; et c'est là qu'il a conçu le documentaire que vous allez voir ce soir (car vous allez le voir, y'a intérêt) avant de reprendre sa liberté, et de se poser à la campagne (j'ai pas écrit " retiré "), lesté de 10 kilos supplémentaires (le prix à payer quand on arrête de fumer), pour souffler un peu, vivre plus intensément avec sa compagne et leurs enfants, avant de repartir de plus belle, vers le Canada, peut-être, ou de se faire brocanteur.
Ce que je vous dis de mon ami est très factuel, je ne suis pas très doué pour faire le portrait des gens que j'aime, je suis un raconteur d'histoires. Il y a plein de choses que je ne peux pas encore dire, car je n'ai pas les mots pour ça, mon autobio n'est pas pour demain. Ce que je sais, c'est qu'il a toujours été là quand je galérais et qu'il m'a sauvé la mise à plusieurs reprises (et je ne suis pas le seul dans ce cas). La liste de ce que je lui dois est longue comme ma bite si j'étais monté comme Rocco Siffredi.
Pour ses proches, ses amis, des relations, il a accompli beaucoup de choses. Une fois, il a réellement sauvé la vie de son ami d'enfance. Il a refusé des offres très alléchantes, dont une qui aurait pu le rendre riche et célèbre (putain et moi aussi par la même occasion, car, là encore, il voulait m'associer à sa réussite), mais il a préféré choisir une autre voie, celle de son cœur de punk-rocker, qu'il n'a jamais cessé d'être.
Aujourd'hui, ce que j'espère, c'est que le beau projet que nous avons ensemble se concrétise et qu'on reparte à l'assaut du monde.
Quand la France s'embrase - doc, 85 mn - réalisation David Dufresne et Christophe Bouquet, ce soir, 23 heures sur France 2.
(Simultanément parait la version livre de son enquête : " Maintien de l'ordre " (Les Docs/Hachette Littératures), 20 euros)