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En 1965, cela fait tout juste un siècle que, folle de chagrin, Mary Todd Lincoln s’est jetée au travers du corps de son mari agonisant, la blessure mortelle d’Abraham semant des coquelicots de sang dans le champ de sa robe de calicot blanc. En 1965, Andrew Holleran sort de l’université, il n’a pas encore décrit cette scène terrible de l’assassinat du seizième président des Etats-Unis et son agonie dans la petite chambre sordide de Petersen House où « l’Histoire est venue coaguler ». Il ne publiera son premier livre, Le danseur de Manhattan, que treize années plus tard. En 1965, je nais. "Down the hall was the back bedroom in which the President had been laid at a diagonal on a bed he was too big for, in a boardinghouse whose tenants had all been out that night, allowing History to coagulate in this little room, while Mrs Lincoln went back and forth between the parlor and the bedroom, till, after she had thrown herself across the body of her husband, her son Robert was told to keep her out. " Andrew Holleran, Grief, Hyperion Books, 2007. (1)
En 1987, une partie des nombreuses lettres écrites par Mary Todd Lincoln, à son mari, à ses amies, est publiée. Son écriture élégante, inspirée, presque théâtrale, dessine le portrait d’une femme très vive, sensible, profondément émotive, exaltée, excessive, blessée. En 1987, Andrew Holleran est un auteur reconnu et une figure éminente de la littérature gay aux Etats-Unis : il a fondé avec d’autres écrivains homosexuels un cercle réputé, le Violet Quill. En 1987, je toque à la porte numéro 217 du motel qui vient de m’embaucher, celle de l’écrivain : « Housekeeping !». Il écrit la nuit et on ne doit venir qu’en fin d’après-midi faire sa chambre. En général, à cette heure, il est sorti se balader sur la plage. Le boss m’a raconté qu’il était enfermé là depuis plus de trois mois. Je frappe un peu plus fort. Personne ne répond, j’entre. Sur le bureau, près de la fenêtre d’où l’on entend la mer, le manuscrit. J’effleure la liasse de papier du bout des doigts. Je commence à lire mais je ne comprends pas assez bien l’anglais. Un bruit me fait sursauter. Il est là, à l’entrée de la chambre. " I do want a quiet home & there to remain & wander no more… It mortifies me, in this land, for which my beloved husband’s precious life was sacrificed, that I am unable, in my gloom, to shelter myself under my own roof." Mary Todd Lincoln: Her Life and Letters by Justin G. Turner et Linda Levitt Turner, Fromm Intl., 1987 (extrait cité par Andrew Holleran dans son roman Grief, Hyperion Books, 2007. (2) En 2007, Mary Todd Lincoln, ce sont quelques lettres manuscrites encore exposées à la bibliothèque du Congrès, des photographies fanées, un collier de perles et quelques robes de gala, disséminées dans les musées de Washington, D.C. En 2007, Andrew Holleran reçoit le Stonewall Award for Literature pour son dernier roman : Grief. Quatre des sept membres fondateurs du Violet Quill et nombre de ses amis sont morts du SIDA. En 2007, un soir entre août et septembre, Mary Todd Lincoln et Andrew Holleran pénètrent dans ma vie : je traduis Grief. "I used to think that the eighties were like a very nice dinner party with friends, except some of them were taken out and shot while the rest of us were expected to go on eating." Andrew Holleran, Grief, Hyperion Books, 2007. (3) Grief est un court roman qui évoque la perte des êtres chers et une réflexion sur le deuil mais d’où l’on ne ressort pas triste, juste un peu mélancolique, empli de spleen, d’Histoire et de poésie comme après une balade dans un champ de ruines. Tous ces chagrins successifs, empilés de guingois et qui menacent de se casser la gueule, ça finit même par être drôle. On a souvent envie de sourire. Puis on se reprend. Non, quand même, pas dans un moment comme celui-là. Et pourtant... Aux côtés du narrateur et de ses morts, sa vieille mère handicapée qu’il vient de perdre, ses amis morts du SIDA, on se promène dans Washington, D.C. (bien prononcer les initiales à la French : décès) et, lorsqu’il rentre le soir, on plonge avec lui dans la lecture de Mary Todd Lincoln : Her Life and Letters, le livre qui se trouvait sur la table de chevet de sa chambre de location. Balade dans l’Histoire des Etats-Unis et de quelques inconnus, petite géographie d’un cœur chagrin, Grief a le charme désabusé et l’humour de son narrateur, un homme vieilli, solitaire, qui souffre et n’attend plus rien mais reste prêt à tout, à souffrir davantage, à aimer, à vivre. J’adore ce livre et j’ai la chance d’être en contact avec Andrew Holleran. On échange quelques emails sur nos conceptions respectives de l’écriture et de la traduction. Je lui expose que, pour moi, traduire, c’est d’abord absorber l’œuvre de départ, apprendre à la connaître en détails pour en extirper la substance. Et puis, une fois ce travail effectué, commencent celui de ré-écriture et la lente décomposition du texte original. Garder l’esprit de la lettre anglaise et l’insuffler dans un nouveau corps (de texte) français. Pour cela être fidèle autant que faire se peut, infidèle autant que nécessaire. Disséquer les lignes, trucider les mots, polir les images, recréer les phrases, faire renaître le sens… Le lecteur d’une œuvre, c’est un peu comme celui qui regarde une montre : il lit l’heure, admire l’objet, la pureté du style. Le traducteur, c’est l’horloger : derrière le cadran, il s’insinue dans l’intimité des rouages, démonte les mécanismes, les transforme, les adapte pour que la montre indique au lecteur étranger l’heure exacte dans le fuseau de son pays. Face à cette nouvelle version, l’auteur original ressentira toujours un peu, forcément, une sensation de décalage (litt)horaire. Andrew Holleran : Je suis ravi que ce soit toi qui fasses la traduction de Grief. J’aime bien ta façon de voir les choses et d’écrire. Mais où as-tu appris à parler l’anglais comme ça ? m’écrit-il un jour. Je panique soudain à l’idée de devoir lui révéler que je n’ai ni diplôme de traduction ni cursus universitaire en anglais. Tant pis, je balance : Christine Spadaccini : Chambre 217, Ocean Manor Motel, Carlsbad, CA. La réponse arrive quelques longues heures plus tard, décalage horreur, il n’a sûrement pas apprécié : A.H. : J’ai posé la même question, il y a peu, à mes étudiants d’origine étrangère : ta réponse est de loin la plus drôle et la plus excitante, raconte-moi ! C.S. : J’ai vécu dans cette chambre avec un écrivain américain pendant trois mois. Je parlais très mal l’anglais quand j’y suis entrée. Mon lexique dans le domaine anatomique et mes vocables sexuels se sont rapidement étoffés. Puis mon livre de lecture, ça a été son manuscrit inédit, encore inachevé. Il me lisait, m’expliquait ce qu’il avait déjà écrit, pourquoi, comment il envisageait la suite. Le lendemain, on commentait ce qu’il avait écrit. Pénétrer une langue par sa porte la plus secrète, celle de la création, ça a été le déclic. Plus l’enjeu de la séduction : lire, écrire, parler anglais, pour moi, c’était une occupation amoureuse. Bien sûr, je n’ai pas tout appris durant ces trois mois mais ma relation à l’anglais reste marquée par cet apprentissage particulier qui a été comme un passe sentimental pour pénétrer cette langue, l’assimiler. L’anglais, c’est ma lovlangue… A.H : Je ne peux pas rêver mieux qu’une traduction amoureuse! (…) En cas de problème, écris-moi, mais je ne pense pas que tu en auras besoin, merci ! En 2008, cela fait 126 ans que Mary Todd repose dans la crypte Lincoln du Oak Ridge Cemetery de Springfield, Illinois, avec sa tresse de roses et les poussières d’une vie de névroses et de tragédies : l’assassinat de son cher Abraham, la mort prématurée de trois de ses fils, l’internement que lui fait subir le quatrième et la longue errance solitaire et désespérée qu’a été sa vie après l’assassinat du Président. En 2008, Andrew Holleran écrit toujours et donne des cours de creative writing à l’American University de Washington, D.C. En 2008, au cours du premier semestre, ma traduction de Grief est publiée aux éditions [MiC_MaC]. Je n’en ai pas encore choisi le titre définitif. J’aimerais le trouver un de ces prochains matins, pendant la balade de mon canin, quand je regarde l’ourlet de la nuit se défaire, au point du jour, laissant derrière lui le fil froissé des volcans à l’horizon. Le moment serait joli. Grief, Andrew, le Ocean Manor Motel à Carlsbad, Mary, sa vie, ses lettres et moi, c’étaient des rencontres inattendues, c’est une belle histoire. J’espère que ça se verra. L’incertitude est l’essence même de l’aventure amoureuse. Cette conclusion Wilde, manière de remercier Sophie K. pour son invitation dans les pages de Strictement-Confidentiel et de vous rappeler qu’elle-même vient de publier une belle traduction du Fantôme de Canterville dudit Oscar (cliquez sur l’image ci-contre, dans la marge, à gauche…) (1)" Au fond du corridor se trouvait la chambre où l’on avait allongé le Président, en travers d’un lit trop petit pour lui, dans un garni dont les locataires étaient tous absents cette nuit-là, permettant à l’Histoire de venir coaguler en ce recoin étriqué tandis que Madame Lincoln virevoltait entre le salon et la petite alcôve jusqu’au moment où elle se laissa tomber sur le corps de son époux et où l’on demanda à son fils Robert de bien vouloir la tenir à distance." (2)"Ce que je veux, c’est une maison calme & y demeurer & ne plus errer ainsi… Cela me mortifie que, dans ce pays auquel la vie précieuse de mon cher époux a été sacrifiée, je ne sois capable, du fait de mon triste état de mélancolie, d’avoir mon propre toit sous lequel m’abriter. " (3) "Je pensais alors aux années quatre-vingts comme à un joyeux banquet entre amis, sauf que certains en étaient subitement enlevés pour être exécutés tandis que les autres étaient censés continuer à manger. " NDLR : Christine Spadaccini vient de sortir un recueil de nouvelles, "Existe-en-Ciel", aux éditions [MiC_MaC].
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Rhô, me dis pas que t'aimes pas Nick Cave...
Rhô, me dis pas que t'aimes pas Nick Cave....
Nick Cave...
(De Nick Charles à Nick Cave, je me demand...
Bon, j'ai pas d'idée de post, en ce moment...