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J'ai longtemps entretenu le rêve maladroit d'être un jour James Dean, ou Michel Platini. Au long cours d'une enfance laborieuse, je me suis fantasmé en Bob Marley, en petit joueur de flûteau qui « fit la révérence au château, sans armoiries, sans parchemin, sans gloire [et] se mit en chemin », en Aragorn et particulièrement fréquemment en Sitting Bull. Dans ces mêmes années, pour paraphraser Paul Auster, j'ai aussi cru avec fermeté et constance que mon père était Dieu. Plus tard, un professeur de français me fît disserter sur la figure du héros et je choisis le Lancelot de Chrétien de Troyes comme sujet principal d'un travail qui s'avéra médiocre. Enfin, il fut un temps où je consacrais plusieurs mois de ma vie aux travaux préliminaires qui aurait du me mener jusqu'à la rédaction d'une somme sur le mythe du guerrier dans le cinéma américain, si la fée Nécessité ne s'était pas alors penchée d'un peu trop près sur mes affaires et ne m'avait pas détourné de la quête du savoir pour me projeter dans le cloaque appauvri du monde du travail, un endroit infernal (comprendre : une agence de publicité) où on me donnait de l'argent pour que je livre le fruit de mes pensées sur l'image et les valeurs associées par la ménagère de moins de 50 ans à un certain Zinédine Zidane, tout juste auréolé de deux coups de boule mémorables un soir de juillet 1998. J'étais alors intarissable sur le personnage campé par Sylvester Stallone dans Rambo I : First Blood. Ce faisant, je m'étais éloigné de mes considérations adolescentes sur le héros-modèle, parangon de vertu et représentatif de toutes les qualités idéales que veut célébrer la société dont il est issu (pardon, Lancelot, mais tu faisais toujours tout tellement bien que c'en était devenu chiant – ce n'est pas toi, c'est moi, j'ai changé et j'en suis désolé). Eloigné, donc, pour me rapprocher d'une ribambelle de figures sacrificielles, dont l'héroïsme tenait plus (tient encore, probablement) aux sacrifices qu'ils consentent, à la douleur qu'ils ressentent qu'à leurs éventuelles qualités intrinsèques. Arrêtons là le name-dropping.
Et puis, un matin, dans le métro, comme d'autres subitement décident qu'ils ne vendront plus de sanitaires et qu'ils consacreront leur vie au seigneur, dans un geste qui se passe de préparation (contrevenant ainsi aux préceptes cent fois rabâchés d'un autre héros transitoire de mon enfance, mon vieux prof de tennis qui avait joué avec Cochet et Borotra) j'ai réalisé – moi, avec mes moyens du bord, avec tout mon arsenal, tout seul comme un grand - que je n'avais plus de héros. Personne à qui m'identifier dans le grand désert des role-models. Peut-être était-ce tout simplement une question d'âge, peut-être était-ce la contamination morale du milieu professionnel cynique et débilitant dans lequel j'évoluais, je n'en sais rien. J'écoutais Ben Lee chanter « I wish I was him » en parlant d'Evan Dando, et je me rendais compte que tout ce que je voulais, moi, tout ce que je souhaitais vraiment, du plus profond de mon être, c'était pouvoir me lever un peu plus tard le matin, pouvoir lâcher le taff un peu plus tôt le soir, et trouver quelque chose à dire aux deux personnes qui m'importaient le plus à cette époque : mon banquier, qui m'appelait trop, et une jeune doctorante aux cheveux noirs, qui ne m'appelait jamais. Du réel, du concret, toute une jungle de concret, bien trop touffue à mon goût.
Heureusement que la fée Littérature traînait dans les parages et qu'elle a pu me caser dans son planning de rendez-vous surchargé. Elle a dû me dire qu'elle ne pouvait pas défaire ce que la fée Nécessité avait fait, probablement pour des questions absurdes et protocolaires de préséance entre fées, mais qu'elle pouvait au moins m'aider un peu. Elle m'a donné un nouveau héros. Un vrai, pas un bastonneur de pacotille, pas un simple technicien de haut niveau, pas un braillard prophétique, pas une icône condescendante. Un qui pourrait durer toute la vie. Et surtout, un qui ne commandait rien, qui ne filait pas de conseils, qui ne donnait pas d'indications péremptoires, qui ne philosophait pas sur l'Homme mais qui parlait simplement de ceux qu'il avait rencontrés. Qui traçait son sillon et qui avait la bonté d'aller suffisamment lentement pour que les paralytiques comme moi puissent le suivre. Qui laissait de petits cairns le long du chemin pour qu'on ne se perde pas trop tout en nous laissant tout loisir d'aller vagabonder de gauche et de droite. Un peu comme un moniteur de colo super cool, parfaitement.
Il s'appelait Nicolas Bouvier. Il était peut-être beau, peut-être pas, peut-être grand et brun, je dois admettre que je n'en sais rien. Ce que je sais de lui, en revanche, c'est qu'il a quitté Genève en 1953, à 24 ans, pour retrouver dans les environs de Belgrade son ami peintre Thierry Vernet. Ensemble, ils vont voyager, partant des Balkans pour parvenir jusqu'au Khyber Pass, à la frontière de l'Afghanistan, avec pour seul bagage une machine à écrire pour lui, des pinceaux et un accordéon pour Vernet, une vieille voiture et des rudiments de mécanique automobile. Le périple va durer presque deux ans et donner naissance à un livre au titre faussement moralisateur, « L'usage du monde ».
« Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu'il se suffit à lui-même. On croit qu'on va faire un voyage, mais bientôt c'est le voyage qui vous fait, ou vous défait.
Au dos de l'enveloppe, il était écrit « mon accordéon, mon accordéon, mon accordéon!.». Bon début. Pour moi aussi. J'étais dans un café de la banlieue de Zagreb, pas pressé, un verre de blanc-siphon devant moi. Je regardais tomber le soir, se vider une usine, passer un enterrement – pieds nus, fichus noirs et croix de laiton. Deux geais se querellaient dans le feuillage d'un tilleul. Couvert de poussière, un piment à demi-rongé dans la main droite, j'écoutais au fond de moi la journée s'effondrer joyeusement comme une falaise. Je m'étirais, enfouissant l'air par litres. Je pensais aux neuf vies proverbiales du chat ; j'avais bien l'impression d'entrer dans la deuxième. »
Plus qu'un simple récit de voyage, parcouru par le souffle de l'aventure (le manque d'argent à l'autre bout du monde et la faim, les pannes et les rencontres heureuses, les cols fermés par la neige et les petits boulots de fortune, les routes impraticables et les mouches), c'est un livre qui dit en premier lieu l'avancée d'un homme : la sensation physique de traverser le monde, et tout ce qui se dépose dans les yeux et les poumons du voyageur, sur sa peau et au creux de ses oreilles ; les champs, les montagnes, les soleils, les lumières, l'air et les odeurs, les silences et les bruits, un arsenal de sensations prises sur le vif. C'est un livre qui dit des rencontres, ensuite, avec les peintres d'ULUS (l'association des peintres de Serbie), avec une riche veuve francophone de Constantinople, avec les musiciens tziganes de Boigoiévo dont nous ne saurons jamais les noms, avec cette servante pour qui « la déportation [était] une sorte de voyage et même, grâce à cette faculté presque terrifiante qu'a la mémoire de transformer l'horreur en courage, un voyage dont on reparle volontiers », avec le vieil arbab (propriétaire de villages) turc de Tabriz, avec Paulus le médecin balte déserteur de la Whermacht, avec les Baloutchs de Quetta, avec Terence, le patron anglais du Saki Bar de la même ville que tout le monde appelle encore « Colonel » et avec tant d'autres, tant d'autres. Toute une humanité rassemblée le long du parcours comme autant d'improbables vigies amicales, guettant le passage du voyageur et lui donnant de quoi poursuivre sa route : des histoires à raconter.
En lisant Bouvier, je me suis surtout rendu compte que je n'avais jusque là fait qu'un piètre usage de mes deux yeux, que je pouvais voir mais que jamais on ne m'avait appris à regarder. Probablement d'ailleurs, car je ne me servais que des mes yeux alors que Bouvier semble s'avancer au devant du monde les bras ouverts et tous les sens en éveil, ne perdant pas une miette du spectacle qui lui est gracieusement offert, très modestement ravi d'être là pour simplement prendre note de ce qu'il aura vu, de consigner les péripéties de son existence et les aléas de sa trajectoire. Et c'est avec une économie de moyens que n'aurait pas renié Flaubert qu'il écrit ainsi sur les musulmans de Prilep :
« Entre leur minaret et leurs jardins salvateurs, ils formaient un îlot agreste bien défendu contre le cauchemar ; une civilisation du melon, du turban, de la fleur en papier d'argent, de la barbe, du gourdin, du respect filial, de l'aubépine, de l'échalote et du pet, avec un goût très vif pour leurs vergers de prunes où parfois un ours, la tête tournée par l'odeur des jeunes fruits, venait la nuit pour attraper de formidables coliques. »
Ecrivant sur la dureté de la vie en Macédoine, c'est le même coup d'oeil et la même précision qui lui permettent de résumer une manière d'être en deux phrases :
« Parfois une paysanne noir vêtue s'y arrête, marchande vivement et s'en va d'un pas décidé, un petit cercueil sous le bras. Cela ne frappe pas, parce qu'ici la vie et la mort s'affrontent chaque jour comme deux mégères sans que personne intervienne pour rendre l'explication moins amère. Les pays durs et qui rattrapent le temps perdu ne connaissent pas ces ménagements. Ici, quand un visage ne sourit pas c'est qu'il somnole ou qu'il grince. Les instants qui ne sont pas donnés à la fatigue ou aux soucis, on les bourre aussitôt de satisfaction comme un pétard qui doit s'entendre loin. On ne néglige rien de ce qui aide à vivre ; d'où l'intensité de la musique qui est une des plus puissantes du pays, ces voix tendues, inquiètes, soudain ensoleillées et l'espèce d'urgence impérieuse qui précipite les musiciens vers leurs instruments. Bref, c'est l'alerte perpétuelle... la guerre où il ne faut ni gaspiller ni dormir. »
Pour tout vous dire, j'ai un peu menti : en fait, quand j'ai refermé « L'usage du monde » pour la première fois, je ne me suis pas dit que j'avais trouvé mon nouveau héros. Je ne me suis pas fantasmé en Bouvier, je n'ai pas acquis de fétiches à son image (ni poster, ni photo, juste des livres écornés et raturés de partout que je dégrade allègrement à chaque nouvelle lecture), je n'ai pas chanté que je voulais être lui. J'ai juste vu mon horizon se dégager d'un coup, j'ai vu tout un champ de possibles émerger, sortir du brouillard qui les reléguait à l'arrière-plan comme des fantômes indistincts. J'ai vu le monde autour de moi, et, oui, les innombrables usages que je pouvais en faire. Et j'ai signé des deux mains lorsqu'il m'a dit que le combat contre le vide que je porte en moi, « cette insuffisance centrale de mon âme », était sans doute mon moteur le plus fiable.
J'ai repensé à Bouvier, bien des années plus tard, un soir de juillet. J'étais sur l'île de Fogo, au Cap Vert, en plein milieu de la caldeira, un paysage lunaire, rachitique, bouleversant, dans un petit village de quelques âmes qui refusent obstinément de quitter les contreforts du volcan. Dans la journée, j'étais monté jusqu'au cratère et j'étais redescendu en dévalant tout droit dans la pouzzolane. En sortant du village, devant un affleurement rocheux un peu plus lisse que les autres, un vigneron local m'avait raconté comment les autorités avaient essayé de faire évacuer le village avant la précédente éruption et comment personne n'avait voulu obéir. C'est notre volcan, disait-il, et nous savions qu'il ne toucherait pas à nos maisons. L'affleurement sur lequel nous nous appuyions, à quelques dizaines de mètres du village, était le vestige des coulées de lave qui avaient effectivement épargné les hommes. Le soir même, l'épicier avait mis des bougies sur son comptoir pour que l'on ait au moins un peu de lumière. Il avait sorti son violon, les voisins avaient ramené des percussions, une guitare, et ils avaient chanté toute la soirée pendant que je sirotais un grog local qui n'allait pas tarder à provoquer des douleurs affreusement perçantes dans mon orbite gauche. En me couchant ce soir là, je me suis dit que, malgré le développement du tourisme organisé et la couleur de ma peau qui sur au moins trois continents me désigne comme un occidental aisé, le monde de Bouvier n'avait pas complètement disparu.
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Chez Zoë, y a bagarre !!!
Je reviens sur cognée: son tableau presqu...
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pour entretenir la polémic à Zoe: image:...