Je pense que nous cachons tous dans le ventre de nos ordinateurs, dans des cahiers soigneusement dissimulés ou sur des feuilles volantes rangées dans des pochettes cartonnées, des écrits de jeunesse – ou pas -qu’on n’aimerait pour rien au monde ressortir et montrer à quiconque. Par contre il est vrai que parfois on écrit dans un moment de frénésie des paragraphes sublimes au milieu d’un texte qui lui l’est vachement moins. La fameuse théorie de la pépite au milieu de la boue ou de la rose sur le tas de fumier. Je ne sais si ça vous arrive, mais parfois je réutilise ces fameux paragraphes des mois, voire des années après pour les intégrer sur d’autres textes si je considère qu’ils y ont leur place. D’ailleurs, il m’arrive même en ce moment de reprendre des pans de mes blogs pour le manuscrit de mon roman. Un peu emmerdant si on le publie un jour, il peut y avoir une impression de redite pour les lecteurs ? Hum, bref je n’y suis pas encore n’est-ce pas.
Oui, nous sommes nombreux à faire cela, sauf que la plupart du temps, ces textes dorment dans nos affaires et personne ne pose ne serait-ce qu’un œil dessus. Aucun scrupule à avoir donc sur le fait de leur redonner vie ailleurs.
Sauf quand on s’appelle Pascal Bruckner.
Pascal Bruckner essaie depuis des années de contrôler la liste qui suit le traditionnel « Du même auteur » au début de chacun de ses livres. Seule une acharnée de mon genre tente de lire tous les ouvrages de cet auteur même les introuvables. On n’oublie pas comme ça ses amours de jeunesse et encore moins quand on lit un roman tel que Lunes de fiel à tout juste 16 ans. Bref, mon Pascal je l’ai traqué, en tout cas sur sa carrière de romancier, presque rien n’a échappé à mon œil exercé. N’oubliez pas que l’on me surnomme Encarta (ou l’Oeil de Moscou selon la nature des informations délivrées). Je me demandais pourquoi notamment le roman Qui de nous deux inventa l’autre ? avait tendance à disparaître des bibliographies de Monsieur Bruckner. Ah tiens donc. Ni une ni deux, je le commande à mon libraire préféré. Ce n’est effectivement pas le meilleur roman de Pascal Bruckner. Pas son plus mauvais non plus, mais cette histoire de deux pianistes qui jouent à quatre mains et décident de se séparer pour suivre leurs carrières en solo tout en confrontant leurs différences de caractère et de goûts en matière de femmes n’est pas des plus palpitantes. Pas de quoi fouetter un chat. Mais, mais, mais… tel le limier, je commence à lever le gibier au fil des pages. D’ailleurs, au bout d’un moment, je craque et vais chercher mon exemplaire des Voleurs de beauté que Pascal Bruckner publie en 1997 soit dix ans après Qui de nous deux inventa l’autre ?. Patiemment, je reconstitue le patchwork auquel Pascal Bruckner s’est livré pour agrémenter Les voleurs de beauté de phrases bien tournées. Pas difficile, il suffit de racler les fonds de tiroir !
Pièces à convictions :
Qui de nous deux inventa l'autre?
Page 66: "Tout en elle évoquait une féminité latente, une argile pétrie de la main d'un artiste fatigué qui s'était endormi sur son oeuvre."
Les voleurs de beauté
Page 108 : "Il semblait une argile pétrie de la main de quelque démiurge fatigué qui s'était endormi sur son oeuvre."
Qui de nous deux inventa l'autre?
Page 91: "Quand elle jouissait, c'était comme si elle soufflait sur de la soupe trop chaude ou jouait de la trompette."
Les voleurs de beauté
Page 217: "[...]Jusqu'à l'inévitable célébrité locale [...] dont j'apprenais révulsé qu'elle gonflait les joues en jouissant comme si elle soufflait sur une soupe trop chaude."
Qui de nous deux inventa l'autre?
Page 102: "Dans sa mythologie personnelle, [la Suisse] figurait comme le téton de l'Europe répandant sur les pays voisins miel, ambroisie et produits lactés."
Les voleurs de beauté
Page 12: "Tu es en Suisse, la nation maternelle par excellence, le téton de l'Europe qui répand alentour miel, chocolat et torrents de lait."
Qui de nous deux inventa l'autre?
Page 117: "Elle se passait [l'intégrale de Beethoven] dès le matin sur son baladeur. "Walkman" était d'ailleurs le surnom que les occupants de l'Hôtel lui avaient donné."
Les voleurs de beauté
Page 28: "Dans le centre où je travaillais, on m'appelait "Walkman", je marchais les écouteurs vissés en permanence sur les oreilles."
Qui de nous deux inventa l'autre?
Page 183 :"Il baisait avec ferveur leurs mains blanches, leurs ongles vernissés qui tout à l'heure allaient le lacérer, l'ouvrir d'une simple incision comme une étoffe. D'avance il bénissait ces blessures qui témoigneraient d'un instant de fougue unique. [...] Certaines de ses bacchantes aux complexions délicates étaient si poignantes dans leur ardeur qu'il entrait à leur cotés dans des états de transe, secoué par des envies de rire, de pleurer [...]. Grâce à elles, il avait touché du doigt un peu de la Terre Promise."
Les voleurs de beauté
Page 88: "Certains de nos enlacements étaient si poignants que j'entrais à ses cotés en état de transe, secouée par des envies de rire, de pleurer comme si j'avais touché un peu de la Terre Promise. [...] Il baisait avec ferveur mes mains blanches, mes ongles vernissés qui lui lacéraient la peau, l'ouvraient d'une simple incision. »
Et j’en passe, mais les exemples abondent. Je me disais, putain pas gonflé le pépère, comme il ne peut pas envoyer l’autre roman au pilon alors qu’il le renie, il s’auto-plagie sans vergogne ! Nous avons tous des expressions ou des tournures de phrases que nous affectionnons (à l’écrit ou à l’oral et d’ailleurs en ce qui me concerne, c’est « c’est gratiné/c’est croustillant » , « celui-là alors, quel mou du bulbe ! » qui reviennent le plus souvent dans ma bouche), mais reprendre des paragraphes entiers d’un vieux roman pour nourrir un livre dont l’histoire n’a strictement rien à voir, n’est-ce pas se foutre de ses lecteurs ? Pas si simple. Car l’un des personnages principaux des Voleurs de beauté est un plagiaire. Il se présente sous les traits de Benjamin Tholon, faible, lâche, veule, à lui seul, il cumule les tares les plus méprisables de l’être humain. En plus, il est disgracieux et vieillit trop vite. Son seul rêve est d’accéder à la gloire littéraire alors qu’il ne possède aucun don particulier pour l’écriture, encore moins d’imagination ou de talent. Après avoir exercé le métier d’écrivain public, travaillé avec un éditeur pour écrire un faux de Victor Hugo destiné à être lancé sur le marché comme un inédit, Benjamin Tholon se met donc en tête d’écrire un roman. Mais pourquoi se fatiguer à inventer ? Il va donc se servir dans les bibliothèques, en chapardant chez les auteurs morts et si possibles les ouvrages les plus poussiéreux, les plus oubliés qui encombrent les étagères. Benjamin se justifie en disant que tout ceci n’est qu’acte d’amour puisqu’il redonne vie à ces auteurs et qu’à sa façon lui aussi fait œuvre de création en couplant plusieurs extraits issus d’histoires totalement différentes dans la même phrase ! Les voleurs de beauté serait donc une mise en abîme pour Pascal Bruckner qui fait dire à son personnage ce qu’il pense de Qui de nous deux inventa l’autre ? Ceci dit, un bémol. C’est pathétique pour le personnage de Benjamin Tholon. Ce n’est pas mieux en ce qui concerne Pascal Bruckner le romancier. Car en somme, resucer des morceaux d’un de ses livres pour en faire un autre, c’est à mon sens de l’irrespect pour le lecteur. Allez je reviens sur ce que je disais taleure, c’est du foutage de gueule.
Qui de nous deux inventa l’autre ?, Pascal Bruckner, Editions Gallimard, 1988, 253 pages
Les voleurs de beauté, Pascal Bruckner, Editions Grasset, 1997, 290 pages
Commentaires (53)
Commenter
Les messages comportant des attaques verbales contre les personnes seront supprimés.
Vous pouvez renouveler le code de sécurité en appliquant un rafraîchissement à votre navigateur.
Appliquer cette méthode de rafraîchissement si vous avez entré un mauvais code de sécurité.