Pendant très longtemps, je suis passée à côté de Bret Easton Ellis bien que tout le monde ait l’air de trouver ça génial. Justement parce que tout le monde avait l’air de trouver ça génial. Par pur esprit de contradiction, je refusais tout bonnement de lire ses livres. Une vraie petite conne accrochée à ses principes comme une moule à son rocher. On ne lutte pas contre le destin, il fallait bien que Bret finisse par venir à moi. [Notez, c’est bien Bret qui est venu à moi] Ca a commencé bien sûr avec American Psycho il y a quelques semaines. Et puis Moins que zéro. Avec moins de plaisir, mais prenant tout de même. J’aurai pu enchaîner sur Glamorama, mais le vendeur de Gibert m’a soudoyé avec Lunar park en affirmant que j’avais lu les deux romans essentiels d’Ellis pour me permettre de lire celui-ci avant de passer au reste.
Lunar park commence en autobiographie distanciée où Bret Easton Ellis revient sur ses études, ses débuts littéraires et la carrière qui en a découlé, et tous les excès de sexe, de drogues et d’argent qu’il a vécu. Difficile d’imaginer que ce type qui occupe une telle place dans la littérature contemporaine, a connu une gloire immense et toujours ascendante dès son premier roman, puisse parler de lui avec un tel recul tout en continuant à dire « je ». On loue souvent et à raison l’humour d’Ellis, il en use avec une finesse qui laisse bouche bée dans ces fameuses premières pages. La complicité qu’il engage avec son lecteur laisse à penser qu’il est sans doute le premier à respecter à ce point le pacte autobiographique. Non seulement c’est brillantissime, mais à aucun on n’a l’impression qu’il se fout de notre gueule, qu’il exagère ou minimise quoi que ce soit dans ce qui lui est arrivé. L’autobiographie donc pendant une cinquantaine de pages où Bret laisse entrevoir sur un ton très passe-moi-le-sel des blessures d’enfance et d’adolescence assez violentes par rapport à son père, dont on comprend à demi-mots qu’il a inspiré le personnage de Patrick Bateman. Il y a de quoi avoir peur. Bret raconte aussi une vie sentimentale assez désastreuse, il couche avec des filles, des garçons, a un fils avec l’actrice Jayne Dennis qu’il désavoue pendant de longues années. C’est quand Jayne lui tend à nouveau la main plus de dix ans après leur liaison que le livre démarre pour de bon.
Bret l’écrivain mondain, Bret l’accro aux drogues, au sexe et l’alcool se retrouve parachuté dans un beau pavillon de la banlieue new-yorkaise. Avec le chien, la bonne à tout faire et la grosse berline. Son fils Robby qui va sur ses douze ans l’appelle obstinément Bret. Ce qui n’est pas le cas de Sarah, la gamine de six ans que Jayne a eu lors d’un second mariage. Une vie plus ou moins réglée, ponctuée de cours de creative writing donnés dans la fac la plus proche, de tentatives de bosser sur son manuscrit (l’histoire d’un obsédé sexuel qui ferait passer Casanova pour un chaste communiant) et de repas en famille ou avec les voisins. Rangé, Bret ? Pas vraiment, il a une liaison avec une de ses étudiantes, il boit plus de raison et contacte son dealer en douce pour quelques lignes de coke. Jusqu’au jour où débarque dans son bureau de la fac le jeune Clayton « comme celui de votre roman Moins que zéro, monsieur Ellis », étudiant qui l’intrigue.
Et là le roman bascule doucement, très doucement. « Cet homme ne le sait pas encore, mais il vient de pénétrer dans la quatrième dimension » pourrait-on entendre murmurer. A noter que le titre original de La quatrième dimension est en fait The twilight zone ce qui signifie en gros « la zone crépusculaire ». Bret entre carrément dans la zone crépusculaire. La maison où il vit devient un environnement hostile : la peluche préférée de Sarah un oiseau de proie rouge et noir s’anime d’une vie propre et griffe meubles et murs, il reçoit des mails d’une banque dont il n’a jamais été client tous les jours à 2h40 du matin, et il aperçoit Aimee Light – l’étudiante avec qui il entretient une liaison dans la voiture de Clayton, une mercedes de couleur crème qui s’obstine à apparaître et disparaître comme un fantôme.
A chaque fois que j’ai rouvert Lunar park pour avancer dans ma lecture, j’avais des frémissements d’excitation mais aussi d’angoisse. Je ne parle pas d’angoisse calculée comme quand on prend n’importe quel roman fantastique ou d’horreur et qu’on va jouer à se faire peur. Je parle d’une vraie angoisse, une peur blanche, viscérale. Ca ne tient pas au fait de savoir si ce que raconte Bret Easton Ellis sur sa vie avec sa femme, son fils et sa belle-fille est avéré, mais plutôt de la panique rampante qu’il retranscrit lui qui se retrouve soudain confronté à la pire des choses pour un créateur : être poursuivi par l’incarnation monstrueuse de son œuvre. Car dans Lunar park, Patrick Bateman, l’ignoble Patrick Bateman d’American psycho est vivant. Tout ce que Bret a imaginé se matérialise. Et par un curieux effet de miroir, le fantôme de son père Robert Ellis rôde dans les parages. Le tour de force de Bret Easton Ellis est de faire de Lunar park un roman total sur les névroses de l’écriture et de la création littéraire, violent, effrayant mais également une confession particulièrement touchante sur les relations père-fils, lui qui reproduit avec Robby ce qu’il a tellement reproché à son père… Robert. Une écriture du désespoir, de la douleur, de la peur, qui pourtant ne masque jamais la personnalité pince-sans-rire de Bret Easton Ellis. Le lecteur qui referme Lunar park peut à juste titre considérer qu’il tient entre les mains un grand roman vrai et sincère. Comme quoi, il faut laisser bien laisser Bret Easton Ellis venir à soi…
Lunar park, Bret Easton ellis, Editions Robert Laffont, 2005, 378 pages.
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