|
Certains ici connaissent bien ça : le moment où on pense avoir fini. Je m'y suis attelé un après-midi de janvier 2007 en Égypte et je crois que j'ai terminé. Je crois que ce texte – je l'ai appelé Quand les barricades cèdent - va enfin prendre son envol, moyennant une poignée de timbres, vers les quelques comités de lecture que j'ai repérés. En attendant, après les amis proches, il m'importe de le confronter aux regards des autres, d'autres que je ne connais que virtuellement ou alors pas du tout. Merci à Strictement Confidentiel de permettre ça. Premier chapitre, donc. And clenching your fist for the ones like us who are oppressed by the figures of beauty you fixed yourself, you said, « Well never mind, we are ugly but we have the music » Léonard Cohen :: Chelsea Hotel #2 Léo, ce vieux compagnon de route, chante sur la vieille cassette cent fois repassée, et c'est le moment que tu choisis pour me regarder enfin. Les inflexions de sa voix volètent, infimes, dans l'habitacle, comme des petits papillons mornes et lents qui ne révèlent que par instants, comme par accident, les variations de couleurs de leurs ailes fragiles. Léo chante pour nous, pour toi et ton regard dressé, plein d'une vigilance brûlante, et pour tes mains à plat sur le volant. Pour moi et mes pieds posés sur la calandre, pour mes épaules qui s'abandonnent enfin au repos. Pour nos visages parcourus à intervalles réguliers par les lumières des néons autoroutiers et par autre chose, un tressaillement imperceptible, un tremblement fugace et minime. Quelque chose qui ressemble à un sourire, peut-être. Quelque chose qui repousse l'amertume, sûrement.
Cela fait maintenant plusieurs heures que nous roulons. J'ai perdu le compte et je ne saurais dire combien. Les neiges du nord commencent à perdre du terrain. Depuis hier, la densité des motels et des stations services, des entrepôts et des zones industrielles aux parkings désertés a sensiblement augmenté. Le trafic s'en ressent et nous n'avons plus la route pour nous seuls, quand bien même nous roulons de nuit. C'est ton choix, tout comme cet itinéraire sans destination que tu as pris. Tu ne sais pas où nous allons. Tu dis que tu sauras quand tu le verras, et en attendant tu conduis de nuit, toujours et invariablement de nuit. Tu vas vite, parfois très vite, et je te suis. Tu vois, je te suis fidèle, parfois. Je te suis dans un silence étrangement calme, au-delà des tensions de la fatigue, dans l'attente paisible et presque optimiste des épuisés. Un peu comme si nous allions à l'église, dans l'idée un peu confuse que je m'en fais, attendant le dos courbé mais avec sérénité la reproduction d'un miracle imminent. Est-ce un miracle que nous cherchons, mon amour ? Une épiphanie en terre autoroutière ? Une résurrection sur échangeur ? Que voulais-tu dire réellement l'autre jour – cela semble si loin et distant désormais, comme si tous les kilomètres avalés avaient dissous le temps – l'autre soir quand je suis rentré et que tu m'attendais, un verre de vin à la main ? C'est le vin qui m'a mis sur mes gardes. J'étais dans l'entrée, à l'orée de la maison, la chaleur percutante et moite des radiateurs électriques me happant comme un cocon, me léchant les mains et les pieds comme un animal familier empressé. Tu n'es pas censée boire, avec tes médicaments, t'ai-je demandé et tu n'as pas répondu et tu as bu une gorgée en t'éloignant à reculons vers le salon et en écartant machinalement du bras, sans même le regarder, le dos du fauteuil dans lequel nous nous cognions toujours. Tout était rangé, impeccablement ordonné. Les livres sur leurs étagères, la table débarrassée des prospectus et des journaux et des clés et des courriers divers et de tout ce que nos poches chaque jour peuvent déverser. Rien, place nette, pas de bouts de ficelle, ni de tickets de carte bleue, de petite monnaie ou de vieux mouchoirs. Je me suis demandé ce qui avait bien pu se passer pour que tu te mettes à ranger, je me suis demandé si tu allais me quitter, je me suis demandé si tout cela ne ressemblait pas un peu à une mise à mort particulièrement soignée, méticuleusement ordonnée. Prenez place, monsieur l'accusé. A la place, je t'ai demandé avec quoi tu avais payé le vin. Un Haut Brion, j'ai remarqué. D'une bonne année. L'ivresse pour une petite fortune. Tu as dit que tu étais allée voir ton père, ce matin là, ce qui – je suppose – répondait à toutes mes questions. Ça voulait dire que nous avions un peu d'argent devant nous. Ça voulait dire que tu avais passé l'après-midi sous une douche brûlante à essayer inlassablement de pleurer et à récurer avec application les moindres recoins de ton être, sans que cela t'empêche de frissonner, perdue dans des nuages de vapeur, glissant sur l'émail plus tout à fait blanc. J'ai pensé te prendre dans mes bras, parce que c'est ce que je fais d'ordinaire dans ces cas là. Parce que je ne sais jamais trop ce que je dois dire, ce que je dois faire, et que je préfère laisser parler mes bras. Mais voilà quelque chose que nous ne faisons plus très souvent. Ce soir là, tu avais une lueur de défi dans les yeux, un reflet nouveau et animal, un air de révolte. Tu m'as gentiment esquivé en mettant la table basse en vieux fer rouillé entre nous. Aux confins de tes yeux, j'ai deviné un océan de larmes en suspension. J'ai vu sur la table basse tes médicaments soigneusement alignés. Les jaunes, les rouges, les bleus. Empilés et triés. Anxiolytique, neuroleptique, antidépresseurs. Si tu pouvais pleurer – ou presque, c'est que pour une fois tu n'y avais pas touché. J'ai pensé que les jours où tu allais voir ton père, tu avais plutôt pour habitude de doubler les doses, mais je n'ai rien dit. Cette voiture sent le cuir et le bois. Elle est faite pour des gens qui instinctivement sauront s'y lover, qui ont passé toutes leurs vies à l'abri et qui savent assumer sans fard la sensation d'être hors de portée. Sans fausse pudeur, sans sentir le besoin de s’excuser. Elle avale la route avec une assurance que nous n'avons pas. Que nous avons perdue quelque part, oubliée sur une aire d'autoroute, ou que, parfois, je pense n'avoir jamais eue. Tu conduis en ligne droite, imperturbable. Une trajectoire rectiligne dont nous n'avons pas plus l'habitude et qui commence peu à peu à éveiller en moi ce qui peut le plus ressembler à de la peur, une inquiétude vague et tremblante qui tourne sur elle-même et chavire comme une toupie. J'en ai assez. C'est ce que tu as finalement répondu, au bout d'un long moment de silence, seulement troublé par les bourdonnements électriques, par le son statique des masses d'air se déplaçant tout autour de nous et par les bruits étouffés provenant de la rue, là-bas, à un univers de distance. Assez de cette vie, je veux partir. Tes yeux grands ouverts étaient parcourus d'une pulsation obstinée, un éclat de nerfs qui semblait se communiquer à tes épaules amaigries, à tes phalanges bleuies, mais qu'un centre nerveux autonome bloquait quelque part pour empêcher ton corps de céder, céder à l'effondrement ou à la tentation d'une fuite immédiate. Tu étais penchée en avant, comme coupée en plein élan, ultime ralenti avant la chute. Je t'ai regardée, un instant. Plus longtemps que je ne t'avais regardée depuis des mois et j'ai distinctement vu ton fantôme, ton ombre, s'avançant vers moi pour m'effleurer la joue, dans un geste tendre et cruel, un geste d'adieu, un geste de fin. Le souvenir de la jeune femme que j'avais rencontrée quelques années plus tôt, un soir d'avril qui ressemblait encore à février, de la jeune femme dont les lèvres étaient plus pleines, les seins plus lourds, les formes plus rondes, le rire moins rare, s'est imposé à moi. J'ai su ce que tu voulais. J'ai vu ton sac prêt, tes affaires posées au pied du mur. Je n'ai pas dit que moi aussi je n'en pouvais plus. Je n'ai pas dit que je savais de quoi tu en avais assez. Je n'ai pas parlé de la vie que nous menions, de nos arrangements étriqués avec nos rêves, avec nous-mêmes. Je n'ai pas mentionné la sensation étrangère et envahissante d'être un homme encore jeune et de sentir en soi sa force s'étioler. Je n'ai rien trahi de ce que je ressens à voir ta lumière vaciller. Moi aussi, tu sais, je suis prêt à partir depuis longtemps. Je l'ai toujours été. Dehors, on percevait les pas de nos voisins crisser sur la neige, les pas précipités de ceux qui vont se calfeutrer à l'abri du grand froid. Une porte s'est entrouverte de l'autre côté de la rue à deux reprises, coup sur coup, laissant passer un flot de bruit et de lumière. Dans cette petite impasse résidentielle et éteinte, le hululement du vent du nord s'engouffrant entre les maisons soigneusement alignées pour venir s'abattre sur le sol aurait achevé de rendre le tableau complètement crépusculaire, mais il ne soufflait pas, ne nous laissant finalement que le silence. Et ainsi, au creux de la nuit, personne ne nous a vus partir.
|
link:http://www.youtube.com/watch?v=Esb...
Chez Zoë, y a bagarre !!!
Je reviens sur cognée: son tableau presqu...
link:http://www.youtube.com/watch?v=Esbt...
pour entretenir la polémic à Zoe: image:...