Qu'est-ce que les jeunes riches font de leur pognon, vraiment ? Des fois, je me le demande. Par « riches », j'entends « riches ». Très riches, je veux dire. Vraiment riches. Pas seulement riches d'avoir un livret A et une retraite, pas riches d'être locataires en galère à Paris, pas riches de bénéficier d'une sécurité de l'emploi remise en cause au rythme implacable d'une érosion bien orchestrée par les vents harassants du dieu Vide. Non, riches. Rien de toutes ces conneries vitales posées aujourd'hui comme des privilèges dont on devrait avoir honte (l'allocation chômage, le salaire minimum, l'eau gratuite, la sexualité choisie... euh... une opinion quelconque). Non, la vraie richesse, celle qui sent l'or et – avouons-le, tout se perd – le papier franc et trente fois sécurisé d'un billet de cinq cents euros, négligemment glissé au fond de la poche – au cas où la nana serait vraiment jolie, au cas où elle l'aurait capté du regard tandis qu'il dépassait négligemment.
Qu'est-ce qu'ils en font, eux ? Ce soir, nous étions posés, quatre d'entre nous, à la terrasse d'un rade (qu'on ne pouvait d'ailleurs aucunement qualifier franchement de « rade » tant il ne sentait rien, même pas la vieille bière, même pas la vraie tristesse, même pas la poudre-pour-soi-au fond d'une poche) en plein coeur du traditionnel Saint-Germain-des-Prés. Par « en plein coeur », j'entends « en plein coeur ». Très en plein coeur, je veux dire – j'entends pas là, « plus en plein coeur », ce serait, disons, « à l'intérieur de Philippe Sollers ». C'est vous dire. Posés en un de ces lieux au sein desquels « inflation » sonne comme une maladie vénérienne dont on se branle au sens propre, et « pouvoir d'achat » remugle les infects relents d'une préoccupation de miséreux terre-à-terre. Là. En plein coeur.
Autour de nous, des carpes. Causantes, les carpes, certes, mais des carpes. A ma droite, deux jeunes filles, du modèle « tu veux quoi pour tes dix-huit ans, ma fille ? De nouveaux seins, papa. » (et à trente ans ? De nouveaux seins encore. Et à quarante ? De nouvelles lèvres. Et à cinquante ? Assez de pognon pour refiler un nouveau sexe à mon gigolo – ce genre), face à un type environ aussi chevelu que moi (mon big-bang, voilà qui ne m'était pas arrivé depuis un moment), mais avec plus de rides, c'est à dire avec plus d'implants. En plus de tout, ses cheveux ne bougeaient pas – il était délicieux dans sa perfection de vieux beau comme un Monsieur Patate géant, des postiches jusqu'à tous les bouts et le sourire imprimé dans sa carte Gold même quand il faisait la gueule. Fallait dire, aussi. La pinte à 8,50, le cocktail à 13, ça sentait le Paris d'un cauchemar provincial, l'hallucination d'un Parigot précaire en sus. Personnellement, je connais des rades (Paris intra-muros, je veux dire, sans même passer le périph') qui servent la pinte à trois polos – d'ailleurs, dépêchez-vous, dans deux ans ils auront gonflé les prix ou plié les gaules, enfin peu importe.
Les carpes de gauche, elles, étaient encore plus géniales. Trois personnes, leurs six sacs à gonades hissés à l'extérieur. Mais géniales quand même. A elles trois, soixante ans maximum. Le petit discret, souriant, col classique relevé jusqu'aux yeux, parce que le mystère, hein, ça claque – il avait sorti son caban de grande occasion, et n'allait pas s'en départir tant qu'il serait vivant (ça crée des vocations, je vous jure). Le sourire glauque comme les yeux d'un chargé de banque, et le regard triste comme un rictus de hyène. Il était posé là parce qu'il fallait y être, ne se posait plus beaucoup de questions par rapport à quoi que ce soit, mais pouvait enquiller ferme, sans l'ombre d'un doute, donc ça roulait.
Saint-Germain-des-Prés, ces dernières années, ça sent tellement fort la vraie culture que même les parents de ceux qui l'arpentent encore n'ont plus ressenti le besoin depuis des décennies d'ouvrir ne serait-ce qu'un seul des bouquins qui engorgent leurs bibliothèques – un héritage, que voulez-vous... et dont leurs rejetons, donc, ceux-là même qui pensent que Paulo Coehlo et Marc Levy, ça sert à lever les vraies intellectuelles à grosses doudounes, se débarasseront bien vite dès lors qu'ils auront cané à leur tour. Ben oui, un interieur japonisant, un Futon et des tas d'espaces vierges, ça prend de la place, aussi. Deux bonsaïs, pourquoi pas (ça fait poète, la nature), mais quatre bouquins, non (en plus ça prend la poussière ces conneries – même la femme de ménage fait la gueule à ce sujet). Gibert Joseph, je te le dis les yeux dans les yeux : reste dans le coin, franchement. Tu vas te faire un paquet de maille dans peu de temps.
Ah zut, je n'ai pas parlé des autres carpes de gauche. L'un n'était pas plus intéressant que ça : belle gueule, rasée de frais (intégralement, je veux dire – la barbe, certes, mais aussi l'extérieur dans sa globalité et puis, tant qu'à faire, l'intérieur dans sa globalité), le sourire directement calqué sur celui de n'importe quel n'importe qui issu de n'importe quelle publicité pour n'importe quoi. Et puis le dernier – mon héros, franchement.
Et j'en reviens là deux minutes à ma réflexion passée, et poussive pourquoi pas, et caricaturale tant qu'à faire (allez, brinquebalante, je sens que ça vous fait plaisir), concernant une certaine quoique peu moderne (antédiluvienne, pour tout dire) façon de « faire de la publicité. » Le fameux choix, récent à l'époque où j'en parlais, mais mille fois confirmé depuis, entre « faire vendre avec du Je » et « faire vendre avec du Super Je ». Le « faire vendre avec du Je », très simple, consistait, et consiste encore, à faire gober à tout le monde, à gros bouillons sanguinolants, que tout produit manufacturé pouvait se calquer, moyennant finance ou investissement temporel, à votre Moi profond. Vous aviez un Ipod (comme tout consommateur intéressant pour un pubard), mais les chansons que vous y insériez reflétaient votre Moi profond, personnel, personnel, personnel et personnel. Vous aviez un réfrigérateur, comme tout le monde, mais sa teinte correspondait à votre être-existant, ou une voiture encore, dont la couleur vous permettait d'exprimer l'indicible de votre profonde personnalité intrinsèque (et personnelle) : gris metallisé, certes, selon toutes les études en vogue, ou alors rouge couillu, mais enfin quelque chose qui reflétait votre gris-metallisé profond ou votre rouge-couillu identitaire.
Le « faire vendre avec du Super Je », quant à lui, reposait sur un principe simple : « ouais, bon, le gris-metallisé et le rouge-couillu, c'est un peu du tout-venant. Tout cela manque bien de coolitude déjantée. » (à ce propos, la prochaine personne, critique ou journaliste ou ami ou passant dans la rue – ou alors juste escroc en quête de survie, c'est à dire un peu tout cela en même temps -, qui me sort le terme « déjanté », estampillé « cool » par le fameux « esprit Canal » il y a dix ans (et donc totalement surfait depuis vingt ans au bas mot), je l'emplâtre, tenez-vous le pour dit.) Sur cette base, il était fondamental, pour qu'une marque s'impose comme « cool » (et identitaire, nous sommes dans le Super-je quand même, soit le rejeton difforme du Je), pour qu'un Diesel ou qu'un Hugo Boss vende bien en jouant sur le factice être-avant-gardiste des super-moutons qui voulaient devenir plus gros que les boeufs-lambdas, qu'on leur envoie à fond dans la tête exactement le même gimmick qu'aux autres, mais en leur faisant croire (parce qu'ils n'étaient pas moins cons, non - juste beaucoup plus snobs) qu'ils pourraient impressionner les petites cours qui leur servaient d'entourages en recyclant le tout-venant d'une production de masse pour le transformer en un tout-venant d'une production faussement élitiste.
Nicolas Bouvier, toujours le même, a dit grosso modo, un beau jour, qu'on croit faire un voyage alors que c'est le voyage qui nous fait... ou nous défait. C'est un peu pareil avec les marques, mais en pire, pour le « faire vendre avec du Super-je ». Le « faire vendre avec du Super-je », c'est un peu faire croire qu'on fait les marques (en les mixant de manière personnelle, Nike-en-haut American-Apparel-au-milieu Zara-en-bas ou l'inverse), alors que, de toute évidence, ce sont les marques qui... euh... ben qui nous défont, en fait – donc mon parallèle ne marche pas, je vous l'accorde. J'en conviens, donc : les marques sont pires que les voyages. C'est déjà ça de gagné, quand on y pense bien.
La troisième carpe, donc, était ma préférée. Parce qu'elle portait une casquette. De travers. Comme Kriss Kross au début des années 90, certes (« Jump », tout ça). Mais comme deux cent cinquante mille crétins de Parisiens branchés depuis cinq ans, et comme ça se faisait dans les milieux gays (le revival début-90s, donc), il y a dix ans (en 1998, donc, si on compte bien). Ah oui, ça, ça, c'est personnel. Ca, c'est cool et décalé (sur le terme « décalé », j'éprouve à peu près le même sentiment que sur le terme « déjanté », d'ailleurs, tiens). Un peu comme le grand revival de la police « Comic Sans Serif » depuis quinze ans et comme le retour des « boules 8 de billard qui prédisent l'avenir » depuis vingt.
Je vais vous avouer un truc, et vraiment (en même temps, ça n'a aucune espèce d'importance), mais je me suis rendu avec quelques amis aux Disquaires, un rade in de Paris, il y a quelques semaines ou mois (décidemment, Franswa, tu fais n'importe quoi – pas faux), et je vous assure, je vous ASSURE, se concentraient là, de leur plein gré, disons deux cents personnes, dont cent cinquante mecs environ. Sur les cent cinquante mecs présents, tous branchés et personnels et trop-décalés (TM) et super-déglingos et complètement oufs-dans-leurs-têtes, il y en avait cent qui portaient des casquettes 80's, quatre-vingt-dix qui la portaient avec un angle précis de trente-cinq degrés vers la droite, et pire encore quoique déjà, bon, soixante-quinze qui portaient sans l'ombre d'un doute un parfum Hugo Boss spécial cool-underground (« n'imitez pas, innovez » - souvenez-vous - comment ? Ben en faisant comme tout le monde - ah oui, d'accord). Sur les cent cinquante, cent cinquante très précisément étaient venus aux Disquaires en première partie de soirée parce qu'on leur avait dit que c'était the-place-to-be, et cent trente encore avaient d'ores et déjà décidé de finir leur soirée au Baron Baron ou au Paris, parce que c'était top pour se lever des nanas (plus intellectuelles au Baron Baron, plus faciles et avec de plus gros seins au Paris) – les vingt derniers sachant déjà que c'était au Showcase qu'ils iraient, parce que franchement, les deux autres rades, c'était quand même devenu vachement moins select qu'avant.
Donc, je repose ma question initiale, parce qu'il ne faut pas oublier que parmi les cent cinquante super-underground cités ci-dessus, parmi les trois carpes de gauches et les trois carpes de droite citées plus haut encore, n'importe lequel d'entre eux gagne sans l'ombre d'un doute en argent de poche mensuel le salaire annuel de mon père : qu'est-ce que les jeunes riches font de leur pognon, vraiment ?
Et ben rien. Ils jouent à se faire croire qu'ils sont uniques sans sortir de leur réserve. A créer des modes sur lesquelles ils n'ont aucune prise, et qu'ils délaisseront comme chaussettes sales dès lors que des moins fortunés, à tous les niveaux, commenceront à les singer. Et pourquoi ? Pourquoi ? Euh... parce qu'ils s'emmerdent comme tout le monde, et qu'ils sont aussi assujettis aux sirènes de la bêtise pubarde que n'importe qui.
Je n'ai que deux mots à dire, alors : ben non.
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