L’espoir. Je voue un dégoût profond à l’espoir. Mesquinerie de raison, orgueil d’homme réfutant, à bout de souffle autant que de vie, l’intolérable cruauté de ne rien être, ne rien attendre, ne rien devenir. Le vide engendre cet enfant terrible, l’espoir, petite fuite misérable qui préserve les hommes de ses nausées les plus violentes.
Et c’est un problème vache, l’espoir, à bien y réfléchir, une vraie épidémie, et si je trouvais le con qui nous a fourré ça dans le crâne comme une châtaigne dans le cul d’une dinde, je lui collerais bien volontiers une main emplie d’espoir dans sa tronche de salaud.
Les hommes Espoirs courent dans la rue, pressés qu’ils sont d’ériger leurs lendemains, barricades pour poitrail, et soulager le vide d’un monde déraisonnable ; et chaque jour la même chose, demain a son prochain, et c’est presque sans fin, avec la mort en ligne de mire, à vous attendre tout sourire, « bon boulot, à bientôt », « c’est par là qu’il n’est rien ». L’Espoir est pareil à une phrase que les gens de lettres rayent d’un trait rouge. L’espoir c’est l’évitement du point final, s’essouffler et tracer mais ne surtout pas faiblir, s’arrêter, se regarder. La raison ne supporte pas le statisme. L’arrêt. Ne plus bouger à se regarder penser et tout autant frémir, à se lever le ventre froid avec des yeux figés, un regard bien louche, un de ceux qui ferait bicher le dealer de crack de la station Barbès. Espérer, c’est fermer fort les yeux, défendre avec ferveur le bon « coup du lapin », juger qu’un coup dans le dos vaut mieux qu’un autre de face; faut dire, aussi, qu' on le voit pas venir…
Y a pas plus triste que l’homme Espoir, accroché à ses possibilités comme un tique à l’oreille d’un chien, à le ponctionner encore un peu pour tenir la cadence. C’est exactement cela l’homme Espoir : un tique qui, sitôt décroché, viendra crever sur le parquet d’un coup de godasse, avec une goutte de sang pour toute essence. C’est le vide qui se profile mais on s’en tape il n’est plus rien. Bien joué, « on a rien vu passer ».
C’est dépendant un homme Espoir. A préparer toujours, à s’en faire des projets, ajuster les œillères de son regard de lâche, à calculer tout son avenir, ses demain comme ses nuits, pour soulager la vacuité de son présent. L’espoir c’est demain, et toujours, et on y mettra bien le prix qu’il faut y mettre, pourvu qu’on ne songe pas trop aux sacrifices endurés aujourd’hui, que le dos tienne le coup et que la faim s’oublie.
Ca justifie, en somme, l’espoir, d’être un merdeux sans fond et consistance, une chair si malingre, une contingence absurde. L’homme Espoir est utile à son entreprise, à son gosse, à sa planète ou à n’importe quoi. Il se sent utile, se justifie par lâcheté et court jusqu’à s’en étouffer pour ne rien voir passer. Un homme Espoir a pour épitaphe : je n’ai rien vu passer.
Vous les reconnaitrez, les gars emplis d’espoirs, ils font des gosses pour les saisons à venir, pour quand le froid viendra leur chicorer les tempes et que les enfants ça fait passer toute inutilité. Être seul c’est penser, et penser c’est crever. L’enfant c’est le bon bout pour s’oublier un peu, on a l’espoir, encore, « qu’ils seront moins carnes que nous autres » comme disait le vieux Louis.
C’est triste un homme d’espoir. Je vous jure, des fois, je voudrais me dégommer. A tomber amoureux par espoir, à rester en miaulant par espoir, à bosser par espoir, à ne pas se tirer par espoir, pour pas avoir à supporter sa gueule, le soir et tard, et seul avec son 12°5 et ces étrons qui braillent par la fenêtre opposée. Et une phrase qui n’en finit pas.
Donnez-moi un homme sans espoir, bien absurde comme il faut, et je vous montrerai le sourire qu’ont ceux qui n’attendent rien. Ne rien attendre, voilà le vrai bonheur. L’espoir c’est trop bruyant et il prend tout l’espace. On se dit « et si » à s’en fermer les yeux, on vit demain et sans savoir que demain n’arrive jamais, que y a pas plus fuyant que demain et que ça dure toujours, demain.
Et l’amour, je peux bien vous le dire, voilà le pire espoir. Faudrait aussi avoir l’adresse, et même si c’est là-haut, ou nulle part ou ailleurs, du type qui nous a garé cela dans le coffret. L’amour toujours, et bien nickel, cette éternelle recherche de retour dans le nid, le doux et tendre ventre de la mère, celle qui nous a torché, et même qu’on est unique, pour elle et personne d’autre, et même tout laid et saoul un soir de mai, c’est une belle saloperie, un mensonge trop cruel. Ils vous balancent ça à la gueule quand c’est qu'on est minot et qu’on peut rien comprendre, et ils nous disent : tu aimeras, et rien qu’une femme et ce sera beau, et ce sera tout. Alors on se pointe, on est des bêtes, et bien dociles, comme les autres, et on comprend un soir, ou peut-être jamais, qu’on s’est bien fait berner. Et le pire de tout ça, c’est qu’il suffirait d’une génération, et d’une seule, pour qu’on arrête les frais. Il est un âge, et c’est celui qu’on se sent vieillir, qu’on sait le mensonge et les conneries. Allez savoir pourquoi, c’est à cet âge aussi qu’on fait les mômes, à leur refiler notre casserole, le baratin vieux de dix mille ans. Tout ça pour leur mettre de l’espoir, c’est comme un conte de fée ; ils ne seront pas heureux, les mômes, mais ils seront en vie et c’est bien tout ce qu’on leur demande. L’espoir c’est prolonger la vie. Et tuer l’espoir est douloureux, pourtant « il faut imaginer Sisyphe heureux ».
Illustration: Soutine, Bœuf écorché, 1925, huile sur toile
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