La loi du Mensonge commence par la mythification de l’objet, disait à peu près Debord. Les plus accros d’entre nous, amateurs de quatre-quatre, assoiffés de design teck et toc, obsessionnels de fringues « griffées » (qui ne sont paradoxalement accessibles que lorsqu’elles sont « dégriffées ») et de luxe « à bas prix » (faut-il rappeler que le véritable luxe est durable, comme le développement du même nom, et donc, à long terme, moins cher ?**), inconscients assoiffés qui trouvent pourtant régulièrement le moyen de nous balancer leur morale bas de gamme (et de courte vue), s’agenouillent aussi vite devant leur désir de jouissance immédiate que jadis, on s’agenouillait devant les statues des saints et des pères.
Participation active, donc, à la mythification des bagnoles, par exemple, sans voir le leurre absolu de leur présentation sur plateaux tournants surélevés lors de cette grand-messe annuelle qu’est le Salon de l’Auto. Car chacun sait qu’un véhicule n’est, à fortiori, pas unique, et que sa valeur fantasmée, de même que sa valeur réelle, diminue dès sa mise en circulation. Ça n’empêche : le joli jouet qui fait baver l’adulte immature est toujours encensé, et la pub voulue par les marques contribue, ces temps-ci encore plus qu’avant, à sa pseudo-accessibilité : actuellement, en version « luxe », la bagnole roule le long, sur et sous (?) la mer, et en version « peuple », ludique-pratique-esthétique ma chérie, elle s’amuse à bondir gaiement d’immeubles en immeubles.
On en vient au cœur (de cible) de mon sujet (directement inspiré par un mélange savant entre la relecture de Guy Debord et les derniers posts écrits ici). Pour les marques, en effet, il existe deux façons principales de faire (c)raquer le client.
La première, classique, pourrait être intitulée : « On va les faire rêver ». La plupart du temps donc, la bagnole entre à part entière dans cette conception, de même que les parfums, les voyages, le café et les cosmétiques. Dans ce but, on sollicite les Vénus et les Apollon du monde merveilleux de l’image qui, du bout de leurs lèvres botoxées, nous susurrent ad libitum que oui, « nous le valons bien » nous aussi. Nous valons bien quoi ? Le pseudo-luxe de pacotille qu’ils nous balancent à la gueule, et dont, si nous y réfléchissons un peu, nous n’avons absolument pas besoin.
La deuxième façon d’agripper le chaland, plus récente, est conçue autour de l’idée des « vraies gens », mots lamentables qui, à l’instar de cet autre expression hideuse, « la France d’en bas », illustrent magnifiquement ce que pensent de nous les tenanciers de ce bordel dans lequel nous acceptons un peu trop complaisamment de nous faire sucer. Cette deuxième façon, appelons-la : « On va les faire participer ». Les « vraies gens », donc. Nous quoi. Car ici, il ne s’agit plus de nous faire rêver, mais, dans un grand souci magnanime, de se rapprocher de nous et de nos contraintes quotidiennes afin de faire de nous des complices actifs et joyeux de ce grand bazar de la charité polluante. Et c’est là que le Mensonge, qui se satisfait très bien du « rêve inaccessible », se fissure de façon grotesque.
Pourquoi ? Parce que la vision qu’ont de nous les cols serrés et des culs blancs (et inversement) du monde marchand est totalement caricaturale. Quelques exemples (je ne vais pas citer de marques, mais je pense que vous les reconnaîtrez).
Affirmation première :les « vraies gens » sont moches et sales, et chient comme des troglodytes incontinents, nous dit, entre autres marques, « Pshit-Shit-Bang » (bang). Ah bon d’accord.
Affirmation seconde : les « vraies gens » bouffent de la merde parce qu’ils sont très cons, et puisqu’ils sont très cons, disons-le leur carrément : « Ah, ce que vous êtes cons, c’est trop drôle ! » (cf. les gourdasses et les tarés qui s’empiffrent de céréales [version feuilleton], de yaourts avec concours de pailles [version feuilleton], de plats tout préparés ou de barres chocolatées [version rencontre du troisième type entre tanches du monde réel et sportifs ultra-connus]).
Affirmation troisième : les « vraies gens » font des tonnes d’enfants aussi cons qu’eux (c'est génétique), lardons qui ne pensent eux aussi qu’à bouffer des trucs dégueulasses (pas besoin de citations précises, des pingouins teutons aux fabricants de bouffe rapide, on aura pigé).
Affirmation quatrième : les « vraies gens », dès qu’ils sont vieux, sont encore plus moches qu’avant, portent des dentiers qui se décollent, ont des fuites urinaires et ne savent plus monter un escalier. Y’a plus qu’à les enterrer 10.000 fois tous les jours après Derrick.
Affirmation cinquième : de toute façon, les « vraies gens » sont des beaufs, n’ont aucun goût musical et ne savent pas parler sans hurler, donc vendons-leur des services bancaires et des assurances en hurlant ou en chantant des tubes débiles (cf. les quatre crétins entassés dans leur bagnole [version feuilleton pénible d’une compagnie d’assurance que je tiens particulièrement à épingler ici***] et l’abruti « jeune banquier » qui chanteà une abrutie « jeune active » pour une banque « campagnarde » [version feuilleton qui ferait bien de s’arrêter bientôt, y’en a marre de chez ras-le-bol de chez j’enpeuxplus]).
Affirmation sixième : les « vraies gens » sont des beaufs (on l’aura compris), par conséquent forcément des pignoufs obsédés du cul (cf. la compagnie de téléphone dont les appels grimpent en fonction de la profondeur des décolletés féminins. Plus beauf, même au 4ème degré, tu meurs.)
Affirmation septième : les « vraies gens » doivent être rassurés, ce qui fait qu’on les bourre de graphiques et d’hommes-en-blouse-blanche-d’experts pour leur vendre des biscuits, des brosses à dents ou des produits de vaisselle (marchandises de haute technologie qui ont, effectivement, un immense besoin d’expertises pointues, on en est convaincus).
Il manque probablement d’autres commandements aux tablettes de lois ringardes érigées par ces fournisseurs de vide formaté, mais si je présente ici les choses de façon légère, convenons entre nous que le monde marchand, qui se mord jusqu’au sang la queue depuis au moins vingt ans, est tout de même sérieusement atteint : convoitise insatiable, exploitation absolue de la vanité, bêtise assumée, mépris de l’avenir, de l’individu et surtout …inutilité profonde.
S’en rend-il seulement compte ? Du tout. Gavé jusqu’aux bajoues de son importance factice, il avance, état de la Terre oblige, droit vers un mur qui se rapproche aussi vite que celui dans lequel va s’encadrer un conducteur bourré du samedi soir. Cependant, son aveuglement chronique, engendré par l’habitude et boosté par le désir de vendre n’importe quoi à tous prix, vient aussi de notre passivité à son égard. Certes, nous faisons ce que nous pouvons pour résister à ce déferlement quotidien d’incitations, mais nous ne faisons pas assez, nous ne refusons pas assez, nous ne gueulons pas assez, excepté quand le Mensonge nous frappe de plein fouet, c'est-à-dire dans le cas où nous sommes directement confrontés à la réalité des choses. Et si ce n’est, heureusement pour nous, pas toujours gravissime (pour le moment et pour le peu que nous en savons de façon générale), c’est souvent, hélas, trop tard. Aussi n’ai-je, depuis que j’ai pris conscience de ce grand foutage de gueule, pas d’autre mot d’ordre en tête, pour ma part, que « boycott et déconsommation ». Le nombre croissant de ceux d’entre nous qui choisiront cette option fera le reste, vu que c’est nous, les « vraies gens », qui sommes les plus forts. Et puisqu’on chie, donc, comme des troglodytes incontinents, allons-y, et à notre tour, emmerdons jusqu’aux yeux le monde marchand. Il le vaut bien.
* Ce titre peut se prendre dans tous les sens (et il vous en remercie).
** Je m’explique : le luxe ne se situe pas, contrairement à ce qu’on veut nous faire croire, dans la consommation constante et frénétique, mais dans la sélection, c'est-à-dire le choix de l’indispensable et de la qualité. Ainsi, s’acheter un meuble véritable, pas forcément cher d’ailleurs, est un luxe puisqu’on l’achète « durable », là où s’acheter du toc en kit (parfois très cher) est une vanité, puisqu’on l’achète pour le jeter un ou deux ans plus tard. A l’arrivée, on dépense plus pour le toc, on pollue plus, et l’insatisfaction demeure. En résumé, on trouve le luxe en déconsommant, alors qu’on ne l’atteint jamais en surconsommant.
*** La compagnie d’assurance en question trouve le moyen de vous balancer, en cas de dégât des eaux subi une seconde ou troisième fois en peu de temps par la faute d’un voisin négligent, qu’elle ne rembourse pas « les clients qui n’ont pas de chance ». Autrement dit, nous pouvons en conclure que le fric que nous lui versons ne sert qu’à entretenir son fonctionnement, et pas à nous préserver de catastrophes dont nous ne sommes pas responsables. Autrement dit : boycott immédiat. (Allez à la Macif, tiens. Eux, ils sont bien, et ils ne font pas de pubs débiles. Enfin, excepté la mienne. (Pardon.))
Commentaires (30)
Commenter
Les messages comportant des attaques verbales contre les personnes seront supprimés.
Vous pouvez renouveler le code de sécurité en appliquant un rafraîchissement à votre navigateur.
Appliquer cette méthode de rafraîchissement si vous avez entré un mauvais code de sécurité.