J'aime faire semblant, comme tout le monde, d'être content quand j'attends, en réalité, les dernières grandes déflagrations. Parce que bon, finalement, le reste importe peu. J'aime aussi savoir, comme tout le monde, que ma vie a une valeur - pas un sens, je ne suis pas exigeant - juste une valeur.
Heureusement pour moi, heureusement pour nous, les vendeurs de crédit à la consommation sont parvenus à nous faire croire que nous pouvions, tranquillement, péter plus haut que nos culs sans même en sentir l'odeur - directement propulsée en plein tarin des dieux, ces branleurs, en lesquels on ne croit plus de toute façon parce que bon, hein, les prières c'est bien, mais aucun dieu sur terre n'est capable de vous balancer sur la table de la cuisine un chèque de 2000 (2250 à rembourser au bout d'un mois, 2700 au bout de deux, 19745 pour vos enfants quand, cinq mois plus tard, votre cervelle éparpillée dégoulinera sur les carreaux déjà sales de la cuisine), un chèque de 2000 donc, au moment où il vous faudra payer les factures. Aucun.
J'aime les sociétés de crédit à la consommation avant tout parce qu'elles pensent fort à vous, vraiment, elles pleurent de votre douleur et partagent votre chagrin à pleins tubes, tandis même qu'elles vous prennent par derrière, sans ambages.
J'aime les voleurs, les vrais, les petits, ceux qui ont cambriolé Brassens et ceux qui m'ont tiré deux trois trucs sans importance en jouant simplement des doigts plutôt que des poings, je les aime bien, franchement, parce que ne passerait jamais par le crâne d'aucun d'entre eux l'idée tordue qu'en prêtant cinq sous à quelqu'un qui n'a rien, en jouant sur sa faiblesse et sur son désespoir, en le cueillant en pleine souffrance, ils pourraient lui faire signer n'importe quel papier contractuel qui transformerait les cinq sous qu'on lui alloue en quinze sous à rembourser le mois suivant.
J'aime les bons voleurs, voilà. Il y a quelques mois, un voleur audacieux m'a tiré mon portable après m'avoir parlé, me l'a escamoqué pépère (j'étais ivre, certes , d'ailleurs j'avais picolé avec Eric McComber juste avant, c'est vous dire si je l'étais) en tortillant du visage et en m'enfonçant sa main, au moment même où il me parlait, au coeur de ma forteresse absolue - ma poche, en l'occurrence, arrêtez de délirer. Je bénéficiais d'un beau contrat, qui me permettait de signaler le larcin, et de me faire renvoyer la même came - un même portable, donc - à la maison. Mais non. Le type s'y était bien pris, je ne voulais pas vraiment salir notre interaction - je n'ai donc rien déclaré à personne, et m'en sens rassuré vis-à-vis de moi-même.
Suis-je un crétin, alors ? Sans l'ombre d'un doute. Pourtant, je préfère les voleurs aux ordures, et pour avoir traîné quelques temps avec de vrais voleurs professionnels (sourire en coin, Fleury ou la Santé en guise de CV), je tiens tout de même à le dire : les voleurs ne sont pas forcément des ordures. N'importe quel standardiste, n'importe quel responsable RH, n'importe quel balayeur dans une sociéte de crédit à la consommation, beaucoup plus (standardistes, responsables RH, balayeurs, quittez ces bateaux qui vous salissent aussi vite qu'ils nous polluent).
Longtemps, j'ai levé les lièvres de bonne heure. Mais je me trompais dans ma classification, alors. Je pensais, très sincèrement, que les pires enculés de la planète, au niveau de la sphère économique, étaient les marchands d'armes (Rimbaud, si tu m'entends), suivis de près par les professionnels de l'intérim discriminatoire (avant les procès SOS Racisme, je veux dire, c'est à dire avant qu'ils interdissent de manière formelle, en interne, l'apposition BBR (Bleu-Blanc-Rouge, donc - une jolie construction mentale estamillée, pardon, déposée à l'INPI par le FN) en regard des fiches descriptives des sympathiques blancs complets, au cas où les employeurs potentiels exprimeraient, de manière larvée certes, mais évidente tout de même, une préférence raciale (qui a dit "nationale" ?) évidente pour les précaires qu'on leur envoyait).
Pourtant, je me plantais, alors. Les sociétés d'intérim se sont racheté une santé, peu ou prou, après avoir raqué sans cesse du fait de leurs politiques clairement discriminatoires. Les marchands d'armes (Thalès, EADS, par exemple), sont toujours de bonnes ordures, certes, mais au moins elles ont le courage (n'ayons pas peur des mots) de vendre à visage presque découvert (les actionnaires, merci), les armes qui étriperont les gens. Les sociétés de crédit, elles, s'en branlent comme de l'an quarante (mille-neuf cent quarante, pour le coup), de vendre à leurs victimes les armes qui leur permettront, quelques mois plus tard, de se pendre ou de se faire tranquillement sauter le caisson.
Non, elles sont plus lâches. Elles confient le service après-vente à leurs seuls juristes, formés pour se débattre dans une tourbe sanguinolente, nourrie de corps de pendus et de familles entières gazées au butane.
Et pourtant, elles brassent. Vraiment. Cofidis, si tu m'entends. Sofinco, si tu m'écoutes. Les autres, si vous ne vous en tapez pas trop de ce que je raconte, je vous le dis les yeux dans votre boue : je vous hais. Vraiment. Cofidis, à partir de la fin des années 90, a balancé sur tous les écrans de France de longues pubs lénifiantes, format karaoké-c'est-cool, reprenant je ne sais plus quel titre (si, pardon, le "soleil de ma vie", quelque chose comme ça), avec de beaux soleils en arrière-plan et de jolies putes face caméra. Sofinco, je me trompe peut-être, mais je crois bien que c'était eux qui étaient à l'origine de cette pub déprimante exhibant la détresse d'une mère de famille en galère qui, suite à un simple coup de fil, admirait tous yeux éteints le spectacle terrible d'un chèque d'un montant de ce-dont-vous-avez-besoin glissé par-dessus la jambe et sur la table. Et je ne parle même pas des autres, Cetelem (?), par exemple, qui vous exhibe un petit bonhomme en forme de haie taillée de frais, et qui vous explique que la guitare, là, que vous aimez bien dans la vitrine, vous pouvez l'obtenir sans problème en le demandant simplement à face-de-haie. Vous voulez un truc, vous l'avez. En revanche, c'est mieux, pour des raisons logistique, si votre caleçon est déjà baissé quand on viendra chercher les intérêts.
Pendant une autre époque de ma vie, qui me rendit si heureux que l'alcoolisme vint alors toquer à ma porte, et que je la lui ouvris tout sourire, j'ai croisé des marchands d'armes, des patrons de boîte d'intérim et des ordures grassouillettes issues directement du directoire de Sofinco.Et bien je vous le dis, très franchement : les derniers étaient vraiment les pires des trois.
Au même moment, mon père, pour la Banque de France, remplissait les dossiers de surendettés tellement maladifs de ça qu'ils n'allaient plus tarder à crever. Tout ceci - et j'aimerais pouvoir faire ça, un jour - pour rassembler assez d'éléments quasi-juridiques lui permettant de balancer à tous les organismes de crédit que ces gens avaient sur le dos (tous, je veux dire, les pourritures qui leur avaient vendu des crédits, les Uber-pourritures qui avaient racheté tous leurs crédits, les Uber-Uber-pourritures qui leur avaient encore proposé, en sus, un nouveau crédit, sans se soucier de la situation économique initiale desdits surendettés) : "messieurs, vous êtes sympa, mais on va laver l'ardoise de cette famille. Totalement, je veux dire. Et si vous n'êtes pas contents, écrivez-donc au gouverneur, ou alors titillez-vous l'anus avec votre doigt sans attendre l'intervention de personne. Merci. Au revoir."
Au même moment, bossant dans une boîte qui avait toutes ces saloperies dans son fichier client, et mon boulot consistant notamment à aller chercher la thune chez lesdits clients qui n'avaient pas payé leur cotisation, je me suis retrouvé un jour au siège de Sofinco, je ne sais plus où. Et autant je hais les gens qui pompent de la thune, autant je n'ai jamais nourri la moindre ambition quant au fait d'être agent de créances pour des gens qui ne paient plus, autant vous dire qu'aller réclamer 9568 euros à Sofinco, et les leur faire cracher au bassinet, m'a fait bien plaisir.
Je hais les sociétés de crédit à la consommation. Les sociétés de consommation, déjà, c'est limite. Mais le crédit-pour-ça, non. Franchement, c'est trop.
J'aime bien les choses qui transpirent, aussi.
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