|
[Absolument, ce titre se la raconte tout seul.]
 Je gambadais ce matin en pleine rue, porteur à la main droite d'une couette sale (car nous avions pique-niqué lundi midi aux Buttes-Chaumont (je peux me le permettre, je suis chômeur)), de quatre morceaux de sucre (car je n'en avais plus chez moi (je peux me le permettre, je suis pauvre)) et à la main gauche de deux livres à paraître (car je suis critique littéraire (je peux me permettre de le dire, j'écris dans un journal - et c'est sinon une condition suffisante, sinon même une condition nécessaire, au moins un état de fait que tout le monde prendra peut-être pour argent comptant, on ne sait jamais, c'est l'été et les gens ont l'âme clémente tant qu'il ne leur pleut pas trop dessus, ce qui n'est pas arrivé depuis trois ou quatre jours d'affilée, reconnaissons-le)). Parmi ces deux livres, une tuerie (car j'utilise des mots jeunes qui ne veulent rien dire, comme tout le monde, mais j'en parlerai bientôt ici-même donc je veux préserver l'insoutenable suspense qui vient de se faire jour en vos caboches) et un premier roman qui avait frôlé la veille au soir l'expulsion définitive du terrain (avec radiation de la ligue) sur la base d'un carton rouge bien mérité, mais un premier roman néanmoins que j'avais décidé dans ma grande magnanimité de vermine de garder sous le coude tant il me semblait qu'il portait tout de même en son sein quelque chose d'éventuellement sauvable. Et puis je n'en étais qu'à la page 37 - un peu rapide à mon avis pour sabrer quoi que ce fût, une tête ou une bouteille de champagne, au choix.
Disons que si un roman quelconque devait être jugé à l'aune de plusieurs critères - et il le doit, me semble-t-il, la question de savoir si sa victoire sur l'un d'entre eux motive réellement qu'on fasse une croix sur celles des portes qu'il a loupées ne se posant à mon goût qu'en deuxième ressort, un ressort plus métaphysique et donc plus pénible qu'il nous faudra bien, pourtant, aborder de front un jour ou l'autre, ici ou ailleurs -, si un roman quelconque devait être jugé à l'aune de plusieurs critères, donc, ma réaction épidermique à un défaut que ce roman exhibait au monde sans coup férir (la pédanterie dans l'enfilage de mots savants comme des perles sur un boulier) ne devait pas troubler mon jugement quant aux autres réalités suivantes : l'auteur savait écrire, certains passages taquinaient en toute honnêteté un souffle talentueux, l'intrigue et surtout sa diffraction faisaient mouche. Mon dieu, comme je reste influencé par ce que je lis, en toute circonstance. Après du Jestaire, j'ékris loggorhéeux et long et souffreteux et avek des "k" partout, après trois dizaines de pages de ce roman-ci, j'en arrive à mon tour à pédantiser en alignant les mots classés "Académie Française - langage soutenu" de mon dictionnaire interne. Enfin, dans tous les cas, rendre un jugement définitif sur un roman après la lecture de seulement quelques dizaines de ses pages ne fourniraient rien d'autre qu'un signe alarmant quant à ma faculté de sombrer plus vite que la musique dans toutes les dérives maintes fois décriées d'une critique à la va-vite et à l'emporte-pièce, donc je n'en dirai pas plus, laissant ainsi à tout un chacun le loisir de pister l'auteur et le nom du roman à la trace, si ça l'amuse, et à moi-même la liberté de m'enfoncer plus avant dans la lecture de cet objet avant d'émettre une quelconque critique à son égard. Sans compter que je conserve, vierge pour l'instant de toute remise en cause sérieuse et justifiée, mon point de vue bien enraciné quant à l'utilité de la publication d'une descente en flèche, en bonne et due forme, d'un objet artistique commis, qui plus est, par quelqu'un que personne ne connait encore. Canarder Lévy ou Angot ou Zeller sur la base de la lecture de l'un de leurs livres, pourquoi pas, ces gens n'ont plus besoin de personne pour caracoler en tête des charts - dénoncer une imposture réelle ou personnellement ressentie comme telle, en l'espèce, ne me pose pas de problème majeur. Mais tirer à vue, sinon sur une ambulance, du moins sur une petite entreprise de quartier pendant sa phase de mise sur pied, là, j'estime qu'une telle démarche ne peut servir qu'à celui qui s'y embourbe, tant la critique assassine est un art consommé dans notre beau pays - tellement consommé pour tout dire qu'il s'apparente de plus en plus à la regurgitation d'une jolie pelote de réjection par son coupable auteur, coupable notamment de n'espérer par son acte rien de plus que d'exhiber à son tour à la face du monde comme il est caustique et comme il a de l'esprit et comme il est assassin et comme il est vrai que lui, au moins, on ne lui en compte pas. C'est un peu comme si d'un côté, on ne trouvait que des zélateurs prodigues de termes non moins digérés et presque éculés, tels le "décalé" et le "déjanté" auxquels je ne m'accommode toujours pas sans un rictus de douleur, et de l'autre qu'une bande de charognards haineux qui auraient compris mieux que personne que c'est en abattant, dans le dos et à grands renforts de formules interchangeables, des victimes faiblardes et moribondes qu'on parvenait, à terme, à se faire une place au soleil. Les deux familles sont composées de parasites plus ou moins talentueux. Je les laisse barboter dans leurs boues organiques, sans me poser, au demeurant, la question du sens de cette dernière formule, nous valons mieux que ça, vous et moi. Du moins je l'espère. Après avoir clamé haut et fort que je n'étais pas un journaliste, puis que je n'étais pas un écrivain, puis que je n'étais pas un parasite, il me faut bien conserver un minimum de légitimité tout de même. Et voilà, c'est trop long. Ce que je voulais dire au départ (à l'avenir, sautez-donc les six ou huit ou dix premiers paragraphes, vous gagnerez du temps - tiens, à l'avenir également, je devrais insérer un de ces jours une ancre au moment de mon propos qui colle enfin avec le fond de ma pensée), c'est que je ne m'explique pas vraiment bien trois éléments de notre réalité actuelle, en toute simplicité. D'une part, cette progressive et aujourd'hui bien ancrée transformation de la réalité d'un "premier roman" (dans le sens où il est le premier objet publié d'un auteur X) en concept marketing en soi, traqué même par les plus grands éditeurs, couronné par un beau bandeau en une exhibant ce seul argument de vente, et pourchassé à son tour par des lecteurs avides (1). Ensuite, le positionnement propre à l'auto-proclamé ou défini par le contexte "critique littéraire" (2). Enfin, la marge de manoeuvre dont peut jouir un "critique littéraire" vis-à-vis d'un "premier roman", deux concepts dénués de sens qui rejoignent dès lors, dans mon cerveau malade de logique et de digressions, d'autres termes contemporains tels "chargé de mission", "chef de projet" ou "planning stratégique" (3). Et ce sont donc ces trois points que je vais vous exposer ici, en essayant de faire bref tout de même, parce que tout de même, hein, tout de même bon, quoi. 1) Le "premier roman". Mon camarade de chambrée (numériquement parlant, s'entend) Stéphane Koechlin s'était attiré les foudres, ici même et il y a un peu plus d'un an , de quelques esprits avisés et même de quelques auteurs de tels premiers romans, en constatant avec l'esprit polémique qui le caractérise (et qui l'entraina également à déclarer quelque chose comme " le rap, c'est pas de la musique", ses yeux flegmatiques dans les yeux exorbités d'un autre camarade de chambrée, Yannick Bourg, pour lequel ce genre de propos relevait plutôt d'une hérésie dépassée), que les romans français récents pesaient au mieux deux cents pages en gros caractères quand les sagas américaines continuaient à en viser un bon millier. Bien entendu, les contre-exemples étaient nombreux, parmi lesquels le même Tourville de Jestaire dont il fut question toujours ici-même un peu plus tard . Mais peu importe, après tout. Ce dont je ne me remets pas, c'est de l'état de fait actuel : tous les éditeurs, je dis bien tous, ou presque, et en tout cas les plus gros, chassent au harpon le premier roman, l'auteur-pépite, le premier opus d'un ou d'une jeune écrivain(e) qui fera date dans les annales de l'histoire. Pourquoi pas après tout, c'est aussi leur boulot, quand on y pense. Ce que je m'explique moins, en revanche, c'est que dans un système marketing où le livre est posé par certains comme un produit en soi, un bandeau rouge " premier roman" puisse ceinturer tranquillement un nouveau livre posé sur les rayons... et entraîner, de facto, une augmentation drastique de ses ventes. Ce qui implique que les lecteurs cherchent aussi la pépite. Et que ce qui aurait pu décemment quoique de manière non absolue être considéré comme la simple preuve d'un art en devenir, non encore totalement abouti, une première ébauche d'une oeuvre majeure à venir - le bandeau " premier roman", donc, un peu comme un bandeau " premières gammes" qui cernerait le CD d'un pianiste émergent - se soit transformé, comme par magie, en un argument en soi. Comprenons-nous, un premier roman n'est pas forcément raté, loin de là, et peut même s'avérer au fil du temps, sinon aussi le dernier roman d'un auteur donné, le meilleur d'entre tous ceux qu'il aura produits - il n'y a pas de raison. Mais enfin tout fonctionne si l'éditeur, puis le lecteur ayant déniché un auteur inconnu et ayant eu sa prose entre les mains détenait un pouvoir similaire à celui d'un cancanier détenteur d'une rumeur quelconque avant tout le monde. A ce titre, l'étude du phénomène de la rumeur (ou du bouche-à-oreille) s'avère franchement utile lorsqu'il s'agit de réfléchir sur cette question, à mon humble avis. Le lecteur averti souhaite ardemment pouvoir épater la galerie, dans les diners ou au téléphone, et exige donc des éditeurs, qui s'y soumettent en partie parce que c'est leur boulot, qu'ils leur livrent de la chair fraiche et immaculée. Les poussant, au besoin et par voie de conséquence, à l'afficher en gros caractères sur les posters et les bandeaux, afin que l'on ne puisse s'y tromper. Pourquoi pas. Mais voilà qui est tout de même assez révélateur, à mon avis, du narcissisme ambiant, puisque l'objet-livre devient alors plus un instrument de prestige social pour son lecteur que réel objet d'élévation personnelle ou collective (oui, bon). Je n'en sais rien, à vrai dire, mais ça m'interroge, comme l'a certainement dit ma mère un jour (ainsi que ma grand-mère, et aussi que tous les gens que je connais, parce que c'est assez courant comme expression, après tout.) 2) Le "critique littéraire". Le critique littéraire, dans un sens, est celui qui s'arroge ou à qui l'on confie, à la fois un permis de tuer symbolique et un droit à être prescripteur. Deux autorisations officielles, délivrées grâce à un blog ou un rédac'chef, peu importe, mais qui s'imposent sans que la question d'une quelconque légitimité ne se pose à un quelconque moment du parcours de "devenir critique" de celui qui s'y soumet. Un bon critique doit-il avoir lui-même publié ? Je ne vois pas pourquoi. Doit-il caresser secrètement ce doux rêve ? Non, ça risque même d'être contre-productif, mais enfin il n'y a pas de raison non plus qu'il se l'interdise. Doit-il avoir tiré un trait définitif sur toute ambition d'écriture, ou alors même ne s'être jamais posé la question ? Pourquoi pas, mais enfin on l'a vu, ce critère-ci ne me semble pas viable. Doit-il écrire dans un journal disposant d'un dépôt légal à la Bibliothèque Nationale, alors ? Pas plus. Chacun d'entre nous pourra citer trois blogueurs compétents en terme de critique dont le métier n'a rien à voir avec le livre, et trois journalistes professionnels dont les critiques sont aussi utiles, avisées et pertinentes qu'une bulle de gaz dans un jacuzzi - c'est à dire indéniablement présentes, mais peu susceptibles de chaloir beaucoup à qui que ce soit (j'aime bien "chaloir", ça vient de "peu me chaut" et j'aime bien - et puis je vous avais prévenu, il m'arrive de sombrer même dans les défauts les plus flagrants de ce que je suis en train de lire - en l'occurrence, la pédanterie sémantique). Très bien. J'en déduis donc qu'il n'y a pas de bonne définition contextuelle - écrivain ou pas, journaliste ou pas -, donc passons à autre chose. Dans ce cas, un "critique littéraire" peut-il être évalué à l'aune de son utilité ? Peut-être bien, on tient là une piste. Mais alors, que doit-il faire ? N'encenser que des romans qu'il aime, pour donner le goût du bon-lire sans forcer la main à personne, et sans attribuer à son goût personnel une valeur universelle et indiscutable ? Personnellement, j'aime assez cette définition - ce qu'on concevra aisément vu ce que j'ai déjà révélé plus haut. Cela dit, un critique qui dézinguerait les idoles à bon escient et sur la base d'une réelle connaissance de son sujet disposerait également, selon moi, d'une légitimité tout à fait acceptable. Celui, en revanche, qui n'aura de cesse que de faire son cabot en peaufinant ses petit billets assassins aigris sur de petits livres qui n'en valent pas la chandelle, ne récoltera de ma part (et s'en contrefoutra d'ailleurs sans l'ombre d'un doute) qu'un mépris égal à celui que je réserverai aux critiques qui se contenteront quant à eux d'encenser sans trop réfléchir tout et n'importe quoi pourvu que les petits copains l'aient consacré avant eux. Ces derniers me faisant d'ailleurs l'effet de ces types qui tous les jours plaquent des filles très bien pour des pantins grotesques simplement parce que leurs entourages respectifs estiment qu'une blonde à gros seins vaut mieux, dans l'absolu, qu'une brune à grosses cuisses ou qu'une rousse à gros biceps - question métaphysique éminemment esclave de l'air du temps, la chose fut déjà prouvée mille et une fois. 3) Match au sommet : "premier roman" contre "critique littéraire". Le poncif régnant en maître dans tout ce qui se dit et dans tout ce qui s'écrit depuis l'aube des temps (ne jamais hésiter à entamer son propos par une assertion intemporelle de type "interdite en introduction d'une rédaction en première littéraire", jamais), le mauvais critique littéraire livrant son opinion au sujet d'un premier roman annoncera la gueule enfarinée que ce dernier est "une révélation" s'il aime et que son auteur est "incapable de se départir des maladresses d'une première fois" (trop subversif, le champ lexical du sexe) s'il n'aime pas. Et dans un cas comme dans l'autre, il ne pourrait justifier son propos que parce que ce dont il parle est un premier opus, par définition. Ce qui est assez grotesque. Si l'on considére un premier roman non plus comme défini simplement par cette primauté mais comme un roman avant tout, le sentiment étrange qui poussera l'un ou l'autre à excuser les "erreurs de jeunesse" ou à encenser la "maturité littéraire" d'un texte mauvais ou bon, selon, simplement parce qu'il est le premier d'une série dont nul ne sait si elle sera longue, ni même s'il s'agira d'un one-shot ou de la sempiternelle bulle de jacuzzi, m'apparaît proprement grotesque. Un premier roman peut être écrit avec les pieds, comme il peut être aussi excellent que le vingt-cinquième roman d'un autre auteur, sans qu'il ne soit particulièrement besoin ni de justifier ses faiblesses dans le premier cas ni de s'extasier outre mesure de sa perfection dans le second. Pourquoi ? Simplement parce que dans le cas contraire, on fait pénétrer dans le champ critique un élément qui n'y a pas vraiment sa place, ou n'y tient certainement pas le première, et ce même si, je le répète, le concept de "premier roman" est désormais devenu un argument marketing en soi. Car en l'occurrence, peu me chaud, précisément : je laisse le marketing aux marketeurs, et propose la critique à ceux qui veulent bien essayer de la faire proprement. Il sera bien temps, ensuite et si l'auteur en question publie à nouveau, de constater s'il écrit de mieux en mieux ou s'il sombre dans la fange. Mais pourquoi avoir imposé ce titre à ce billet, alors, me direz-vous ? Simplement parce que, pour le prochain numéro de Standard (le magazine pour lequel je bosse, donc), je me suis lancé sans trop savoir pourquoi (mais pourquoi pas après tout) dans une chasse aux premiers romans de la rentrée et que, pour être franc, j'avais besoin de poser ces questions avant de partir, la fleur au fusil, chasser en des terres dont je ne parviens pas très bien à estimer la rigueur. Veuillez accepter mes sincères excuses à ce sujet. Mais enfin si vous avez quelque chose à en dire, je vous en serai fort gré.
|
Mais bien sûr Sophie... Ce n'était pas&nbs...
C'est vrai ? On va la jouer modeste... On ...
Eh, bravo mon chien pour Alvaro Mutis (con...
Hi hi hi hi hi hi... lile chinois de cilco...
(J'ai l'impression d'être un chewing-gum à...