C’est en janvier dernier, à Paris, que la scène se passe. Je marche, un peu triste, en direction de mon hôtel après avoir vu un mauvais film dans une salle de cinéma bondée et malodorante. Il n’est pas très tard, vingt heures, vingt heures trente, mais il fait nuit. Et bruit aussi, Saint Germain grouille de monde, ça crie, ça crisse, voix et voitures, boucan terrible, faut vite que je regagne l’enclos plus urbain de ma piaule. Un court instant, il fait même pluie, quelques gouttes s’essaient à noyer l’ambiance puis renoncent. J’accélère le pas aussi sec pour ne pas me mouiller, quitter au plus vite le raffut du boulevard et me jeter enfin rue de Seine, toute habillée, sur mon lit depuis lequel je regarderai l’allumeur de réverbères par son geste opulent de dispensateur de lumière [donner] au crépuscule un air de fantaisie charmante. (p53)
Devant la porte de l’hôtel, le vent a roulé les cagettes vides que le primeur voisin avait empilées à côté, je contemple une seconde le petit medley baroque qui gît à l’entrée, de pommes pourries, de bois cassé, de mégots et d’affichettes promotionnelles, avant d’y filer un coup de pied de bon coeur : quand je pense que ce salaud m’a posé un lapin… Peut-être m’a-t-il quand même laissé un message ?
Je pousse les lourdes portes vitrées de l’entrée, le hall est désert et le réceptionniste un doux mirage brun aux yeux verts, derrière son comptoir, (…) les doigts occupés à tordre une mèche de cheveux, ramenée sur le front, il [rappelle] par son indolence un monarque blasé, saturé de richesses et de jouissances (p11). Je lui demande l’autorisation d’utiliser « l’accès gratuit à Internet ». No problem, répond mon séduisant pacha. Je grimpe jusqu’à la petite mezzanine, oasis de sofas soft posés devant un horizon d’écrans bleus. Pas de message. Je m’enfonce dans les coussins et observe les allées et venues de la rue et de l’hôtel depuis mon perchoir discret, en ruminant ma déception. Me suis-je assoupie ? Je ne me rappelle pas l’avoir vu entrer mais, soudain, il est là, devant moi.
C’est un très vieil homme au visage émacié, à l’allure fragile, revêtu d’un impeccable costume dans lequel il flotte un peu. La jonquille éclatante de sa pochette perce la pénombre un peu triste du lieu, je la cueille, avide de cette petite lumière étrangement poussée dans cette heure grise. Il me regarde toujours, sans ciller, un regard franc, vaguement amusé, me semble-t-il, je me redresse, soudain un peu honteuse de ma tenue avachie, bredouille un bonsoir. Avec ses petits yeux noirs de boutons brillants et sa bouche trop grande, comme une longue entaille scindant son visage, il me fait l’effet d’une vieille marionnette en bois, un peu disloquée par le temps. Là-haut, bientôt, les mains d’un invisible Gepetto vont se mettre en branle et libérer par petites tractions légères sur les fils noués aux commissures de ses lèvres, les mots qui ont l’air de vouloir s’en échapper. Ça y est, elles s’entrouvrent ! Mais il n’en sort qu’un petit chuintement incompréhensible. Je me penche vers lui pour mieux entendre. Il me sourit des mille et une nuits et me fait signe d’en faire autant, mimique tendre, grimace rigolote et clin d’œil, pas le temps de dire ouf, il est parti. Ai-je rêvé ? Non ! Et la preuve, c’est cette chose qui me reste collée au visage, un sourire… Merci, Monsieur !
C’est en juillet dernier, un autre moment triste. Je dois débarrasser les affaires de ma grand-mère. Tout à leur chagrin immense, les héritiers en puissance sont venus à l’enterrement avec la liste de ce qu’ils voudraient bien récupérer, par bonté d’âme, hein, pas pour ce que ça vaut (sic). Le bibliophile de service souhaite prendre les vieux grimoires qui viennent de mon grand-oncle. Il se souvient bien de quelques cartons d’ouvrages anciens, bouffés par les souris, couverts de suie, aux relents âcres de pisse de chat et d’un temps révolu. Mais peut-être qu’au fond gît un incunable précieux ou une vieille édition de valeur. Il ouvre une des caisses fragiles, j’aperçois sous la poussière épaisse le titre du livre au sommet de la pile : « La violence et la dérision », d'Albert Cossery. Je l’ai lu, il y a très longtemps, je tends la main mais on embarque déjà la caisse.
« Heykal lui avait expliqué que la dignité n’avait de prix qu’entre des hommes égaux et ayant des sentiments d’estime réciproque. Garder sa dignité devant un policier ou tout autre agent de la puissance du jour ne signifiait absolument rien. C’était, disait Heykal, comme si on essayait de garder sa dignité devant un chien enragé, la seule attitude intelligente était la fuite. » (p 23)
Le soir, je repense à cette histoire pleine d’humour et de finesse, racontée dans « La violence et la dérision », où Karim, le fabricant de cerfs-volants, Khaled Omar, le négociant, Urfy, l’instituteur et Heykal, le libre penseur, montent une entreprise de dérision pour mettre à bas le dictateur qui gouverne leur ville. Plutôt que les bombes et les fusils, les armes de leur révolution seront le rire, le sarcasme et la moquerie. Ridiculiser le tyran l’abattra bien plus sûrement qu’une balle, tout en évitant ainsi d’en faire un martyr !
Cossery nous balade dans la touffeur de cette ville qui pourrait être Le Caire, sa ville natale, dans les venelles vétustes d’un centre-ville exigu, peuplé de mendiants et de mirages, de femmes intouchables et d’effluves maritimes, dans le parfum lourd du jasmin et des épices du rêve, petit théâtre des bassesses et misères humaines et de leur sempiternel recommencement…
« Tout ce qu’il voyait et entendait lui procurait un bonheur indicible et provoquait sa jovialité. Des boutiques de commerçants, plongées dans la pénombre et pareilles à des antres mystérieux, éveillaient dans son imagination des images de luxure et de raffinements amoureux. Il s’attardait sur leurs seuils dans l’espoir de glaner quelques visions palpitantes. Mais ce qu’il recherchait par-dessus tout, c’était quelque incident sans conséquence, prétexte à des joutes oratoires. Il aimait entendre les réflexions échangées entre les protagonistes, s’invectivant en termes imagés. » (p 117)
Je décide de racheter le livre et google « Albert Cossery ». La machine me ramène violemment au dérisoire de cette lointaine journée de janvier. Je lis « Albert Cossery s'est éteint le dimanche 22 juin 2008, dans sa chambre de l'hôtel La Louisiane où il résidait depuis plus de 60 ans, rue de Seine, à Paris, à l'âge de 94 ans. » Illico je le revois, le vieil homme muet à la jonquille et à la bouche immense qui m’avait dessiné un sourire. Était-ce lui ? Je parcours frénétiquement les sites pour trouver une photo. Devinez…
Aujourd’hui, je suis plongée dans ses œuvres complètes et c’est un délice. Il y a cette citation d’Anatole France, que je me répète souvent quand les mots me manquent et que je m’énerve après eux : « Caressez longuement votre phrase et elle finira par vous sourire ». Albert Cossery aurait pu la dire, lui aussi, qui les amenait, ses phrases, dans sa chambre de l’hôtel La Louisiane, les couchait doucement sur son papier et leur faisait tendresse jusqu’à ce qu’elles rendent beauté et sens. Avec un talent immense, élégance, distance, intelligence, humour, sensualité, ironie et une tendresse vaguement désespérée, Cossery le magicien sort les phrases de son chapeau. Et on sourit. Un vrai bonheur de lecture.
Mais les jolies coïncidences n’en avaient pas terminé avec moi. Hier, j’ai téléphoné à Sophie K. pour lui dire que j’avais envie de publier un article sur Albert Cossery. Elle m’a dit : « oh, c’est drôle, je suis justement moi aussi en train de lire ses œuvres complètes ! »
En janvier dernier, quelques heures avant de prendre une chambre à La Louisiane, rue de Seine, et d’y croiser, sans le savoir, Monsieur Cossery, j’avais déjeuné à la terrasse des Ondes, avec une fille au beau sourire généreux que je rencontrais pour la première fois. Devinez …
« Une jeune femme à l’allure de déesse, les seins ballottant dans son corsage comme deux navires en haute mer, cinglait dans la direction de la terrasse. Elle passa - fugitive vision de stupre – emportant dans le sillage de sa croupe des passions sans nombre. » (p65)
« La violence et la dérision », d’Albert Cossery, éditions Joëlle Losfeld, 2000.
« Œuvres complètes », tome 1 & 2, Albert Cossery, éditions Gallimard, 2005.
(Les extraits et pages cités font référence à « La violence et la dérision », éditions Joëlle Losfeld)
(Photo de La Louisiane chopée sur le site de l’hôtel puis « photoshoppée » un poil)
Les lauriers de la forêt des livres
Charles Aznavour, Jacques Attali et PPDA sont les lauréats de la 13e édition de la Forêt des Livres qui s’est tenue à Chanceaux-près-Loches (Indre-et-Loire). Le festival qui a réuni 150 auteurs est considéré comme le premier rendez-vous littéraire de la rentrée ; près de 60 000 personnes s’y sont déplacées.
Charles Aznavour s’est vu descerné le prix de la meilleur nouvelle pour son recueil « Mon père ce géant » (ed. Raoul Breton), Jacques Attali celui de la meilleure biographie contemporaine pour « Gandhi ou l’exil des humiliés » (ed. Fayard) et Patrick Poivre d’Arvor le prix évasion pour son roman « Petit prince du désert » (ed. Albin Michel)…
Et aussi :
Prix d’histoire : l’historienne Hélène Carrère d'Encausse, pour « Alexandre II » (Fayard)
Prix du traité de philosophie : le chanteur Francis Lalanne pour « Mère patrie, planète mère » (Pascal Petiot).
Prix du roman : Nathalie Rheims pour "Le chemin des sortilèges" (Léo Scheer)
Prix du premier roman : Aude Walker pour "Saloon" (Denoël).
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Et oui, vous avez bien lu: 60.000 visiteurs, qui auraient plébiscité Attali, PPda, D'encausse et le pire : Lalanne historien!
Info diffusée par "en3mots"...
(dirigé par un critique d'art...)
Ramon, tu sais que Lalanne gagne hyper bien sa vie en fabriquant des petits soldats genre "les armées de Napoléon" (comme les trucs piégeux, car de plus en plus chers à chaque numéro, des éditions Atlas) ? (Enfin, c'est pas lui qui les fabrique, mais il dirige une entreprise de créa de figurines.)
Enfin, là, apparemment, c'est un prix philo qu'il a reçu.
En fait, Natural étant TOUT, il EST aussi Micka Vendetta.
(Il est également la salle de bains de Micka Vendetta (il devrait d'ailleurs changer le carrelage), sa baignoire, le chapeau de paille qu'il met uniquement pour prendre son bain, et ses haltères (surtout celle de gauche)).
Il me semble que lalanne a coulé la dite fabrique de figurines sise à Périgueux ou ses alentours...Ou est parti avec l'argent de la caisse...Ou... je sais pas exactement, mais ça a pas été du joli-joli... De toutes façons ce type me fout la gerbe: Lacouanne est un goret!
Ah bon. Le doc que j'avais vu date d'il y a quelques années, faut dire. J'ai pas remis mes notes à jour depuis un bail, notamment en ce qui concerne les peoples dont je me bats les flancs considérablement.
(Tu devrais faire dans la tête réduite, camarade.)
La mienne était exiguë, très spartiate, déco flétrie, moquette usée, dans les teintes caca d'oie (sauf la salle de bain, nickel, qui avait dû être refaite récemment), correcte quoi mais pas belle. Mais bon, c'était une des moins chères (80 euros), z'ont peut-être mieux en stock, mais j'aimerais pas me taper 60 années dans ce trou pour tout dire! A quoi bon, d'ailleurs, Albert n'y est plus!
wouais heu quand on voit à ce que les zintelligents comme toi y font de leurz intelligence comme toi, enkulé, ben moi ch'préfère ête con mais que je veux bien ête bite aussi alors.
ya pas d'antiproportioanalité... Mr Natural EST con.
sinon le diner de miller, faut le voir. Evidemment ces mangoustes de franchouilles parlent pas l'arabe! bande de marinière.
Bon. J'ai pas fait de post aujourd'hui, j'...
Pareil pour Micklin avec son éternel cigar...
Ah.... graisse moi la mouillette au st&nb...
Bon... auli...
Rien pigé. Hihi... Viens de voir une pu...