Idaho : Run But You Ran
[from The Forbidden EP/Alas]
Mates of State : Running Out
[from Bring It Back] Des gars qui courent, contre eux-mêmes ou après un ballon, en ligne droite ou en rond, en moins de 10 secondes ou pendant une heure et demi. Des filles qui sautent, qui lancent, qui jettent. Des types qui se rentrent dedans, des jeunettes qui se cognent. Dans tous les cas, des muscles qui se tendent. Des corps, et sans aucun doute aussi des esprits, qui souffrent. C'est con, le sport. Je suis le premier à l'avouer, et pourtant. Pourtant, je cours chaque semaine après ma dose d'endorphines. Pas pour sculpter mon corps, juste pour m'y sentir un peu mieux. Pourtant, je suis plein d'admiration pour la vivacité et l'endurance d'un type qui s'appelle Arnaud et qui joue milieu juste à côté de moi le dimanche matin. Pourtant, je rêve parfois que je suis un troisième ligne aussi véloce et mobile qu'un Dusautoir.
Le sport, c'est une question de douleur, ce qu'un fabricant de chaussure par ailleurs peu recommandable a su résumer en quelques minutes habitées d'une grâce étonnante (principalement grâce à la voix caverneuse de Johnny Cash – sur des mots, puisqu'il s'agit bien d'une reprise, de Trent Reznor). Une affaire d'intensité, de résistance, qui parle aussi de discipline et – osons le gros mot – de morale. Une façon de savoir ce que l'on veut et ce l'on est prêt à donner en échange : une histoire d'abandon, en quelque sorte. Poussons le raisonnement jusqu'au bout, et éloignons nous des sportifs du dimanche pour parler des vrais athlètes : dans un article récent, le pongiste britannique Matthew Syed tentait d'expliquer la frénésie sexuelle qui habite, tous les 4 ans, les villages olympiques dans lesquels de jeunes athlètes se retrouvent aux quatre coins de la planète. Avec moultes anecdotes bien croustillantes, de la réputation des nageurs et nageuses qui par le hasard des calendriers olympiques en terminent bien avant les autres à celle des britanniques qui laissèrent à Sidney un toit couvert de capotes usagés en guise de souvenir. Son explication est somme toute assez rationnelle. A un âge où on les gens normaux profitent de la vie, ces sportifs font des sacrifices inouïs pendant minimum 4 ans, tout entiers tendus vers leurs objectifs – qu'il s'agisse de ramasser 8 médailles d'or d'un coup ou simplement d'attraper une place en demi-finale de n'importe quelle discipline plus ou moins médiatisée. Lorsqu'ils en ont fini, ils peuvent enfin se laisser aller. Une histoire de renoncement, disais-je donc. Du coup, avec tous ces ingrédients réunis dans la cocotte, je suis un peu surpris que si peu d'écrivains se soient penchés sur la question. Dans mes textes, il y a presque toujours un personnage qui court, joue au foot, au rugby, au tennis. Jamais de golfeur, jusqu'ici (mais j'ai un excellent souvenir de Train de Pete Dexter, un polar sur fond de racisme situé dans le milieu du golf des années 50). C'est peut-être un manque de culture de ma part, et n'hésitez pas à me faire part de vos bonnes lectures allant dans cette direction. En tout cas, je n'ai que très peu d'exemples sous la main. J'ai un vague souvenir de la lutte chez John Irving. J'évacue très rapidement François Bégaudeau et Nick Hornby.
L'Anglais parce que son Carton Jaune, plein de bonnes choses par ailleurs, ne parle pas vraiment de la pratique sportive mais bien de celle de supporter. De football. Tiens, comme John King dans l'excellent Football Factory, par ailleurs. Le premier se penche sur son propre cas, celui d'un obsédé « tombé amoureux du football comme plus tard [il] s'éprendrait des femmes, d'une manière soudaine, mystérieuse, aveugle, sans [se] soucier des chagrins et des désordres que cette passion [lui] causerait ». Le second revient sur son passé de hooligan prêt à tout pour faire le coup de poing et cherchant très clairement une forme de revanche sur la société britannique des années 90 qui l'enferme, le contraint, l'humilie. Et le rend à moitié cinglé. Ce bouquin coup-de-poing-direct-dans-les-entrailles mériterait un article à part entière.
Bégaudeau parle bien, lui, directement de pratique sportive, par l'intermédiaire d'un imaginaire entraîneur de FC Nantes qui délivre un speech à ses joueurs à la mi-temps d'une finale de Ligue des Champions (attention, sarcasme de supporter : on peut toujours rêver hahaha... pardon, bon ...). Vous allez perdre, leur dit-il, parce que vous avez oublié de jouer juste. Vous ne jouez pas mal, vous ne jouez ni mal ni bien mais vous ne jouez pas juste. C'est un monologue d'une seule traite, c'est le premier roman de Bégaudeau, bien avant que l'ami se lance dans d'indigestes tentatives de théorisation sociale (La Fin de l'Histoire) ou dans un discours salutaire sur l'école (Entre les murs, bientôt sur les écrans). Dans son discours, l'entraîneur en vient à faire un parallèle que d'aucuns pourraient trouver douteux entre le jouer juste du football et le jouer juste du couple, il en vient à parler de ... Christelle, crois-je me souvenir. C'est pour ça que je ne m'étends pas sur Bégaudeau, pas parce qu'il ne cadre pas avec ce que je recherche, mais bien parce que j'ai dû le prêter, ce Jouer juste, à quelqu'un et que je suis infoutu de remettre la main dessus.
Que nous reste-t-il alors ? Les Chariots de Feu est bien adapté d'un livre du même nom, mais celui-ci est, de ce que j'ai pu en lire, plus un travail d'investigation et de journalisme romancé qu'une véritable tentative de fiction. Un « d'après une histoire vraie ».
C'est là qu'en parcourant ma bibliothèque, je tombe sur La filière émeraude, de Michael Collins, que ce monsieur me conseilla un jour. L'histoire d'un jeune irlandais qui doit gagner les Etats-Unis clandestinement et emprunter cette fameuse filière verte vers la terre promise. Arrivé, malade, il échoue dans un motel à putes et à drogués. Là il se lie ... j'allais dire d'amitié, mais ce ne serait pas très exact, et ce n'est pas non plus tout à fait un triangle amoureux classique – il se lie en tout cas à une jeune prostituée enceinte et à une petite frappe avec lesquels il va parcourir le pays. Une version alternative du pays, l'Amérique que depuis Fante on aime à nous donner en roman, celle des Tom Joad, des Bukowskis, des clodos et des paumés. Il sera question d'une vilaine de maladie de peau, d'urine vendue pour se payer de quoi à bouffer, des odeurs exténuantes d'un abattoir, de camps de caravanes, d'épuisement et de l'envers du décors. Passons sur le scénario du livre. Toute l'œuvre de Michael Collins est de toute façon très recommandable (en particulier Les gardiens de la vérité, si je peux me permettre, mais j'y reviendrais sans doute un jour). Liam – c'est le nom de ce jeune Irlandais – est un coureur. Avant ses ennuis, il allait obtenir une bourse et courir pour une grande université. Pour se remettre en selle, pour réordonner le tourbillon permanent qui lui tient de monde, pour gérer les émotions désordonnées qui lui servent de réponses, il ne trouve qu'une recette (attention, pavé) :
« Plus tard, je me suis allongé sur le lit complètement épuisé, trempé par un voile d'humidité. Traîner au lit me liquidait quand je revenais de l'usine d'emballage. Je ne faisais pas de progrès pour retrouver la forme. C'était crucial de ne pas me ramollir. La course d'endurance ce n'était pas comme l'entraînement de football. Il faut avoir des kilomètres derrière soi dans la course sinon on ne vaut plus rien. J'avais apporté mes vieilles chaussures d'entraînement, elles étaient fourrées dans un sac, avec une croûte de vieille boue des montagnes. C'était sûrement la première fois que je me faisais un sourire depuis près de deux mois. La maison, putain de merde, qui aurait cru que ce trou à rat me manquerait.
J'ai lacé les chaussures d'entraînement, et avec un vieux short je me suis dirigé vers l'Hudson, jusqu'au remblais de rocher sur la piste qui filait vers New York. J'ai couru sous le squelette du pont George Washington, dont les piles étaient recouvertes de graffitis dans une infection de couleurs. De l'autre côté, sur la rive de New York, un tunnel de montagne crachait le serpent d'un train de banlieue. La vie continuait normalement alors que je passais mes journées à dormir au motel.
Pas habitué à la chaleur cuisante, j'ai été trempé au bout de quelques minutes. Mais c'était bon d'être libéré de cette odeur de sexe, de désespoir et de mégots. Je sentais la puanteur qui me sortait par les pores. Le soleil brûlait dans un ciel sans nuages. J'en louchais. J'avais les pieds en feu dans mes chaussures. Je sentais les grains de sable de la vieille boue qui m'entaillaient la peau. Mais je continuais. J'ai suivi le chemin étroit de poussière brune et dure. J'ai rattrapé ces deux filles qui avaient des shorts qui leur découvraient la moitié du cul, avec de longues jambes bronzées, et des soutiens-gorges bain-de-soleil pour tenir leurs roberts. Je les ai doublées en gardant ma foulée et je leur ai lancé un « Ca va les filles ? » en levant les pouces.
Elles ont découvert leurs dents comme des Américaines blanches.
Ma respiration est devenue féroce au bout d'un mile. J'avais des petits halètements comme une grand mère. « Allez connard ! » ai-je commencé à hurler. C'est pour ça que j'ai été fait, la course à pied. Au bout de trois miles, j'avais la bouche desséchée, j'étais presque à genoux, complètement écrasé par la chaleur et la cigarette. Je sentais la suffocation de la chaleur dans mes poumons, et du plomb dans mes jambes. Je me suis arrêté au bout de quatre miles sur cet éperon rocheux qui surplombe l'Hudson, complètement niqué. J'ai fait des efforts pour vomir sur le bord du chemin, j'ai craché de la bile. Une année entière perdue à la maison de correction et maintenant ce trou de merde. Un vrai naufrage.
Le premier accès de mal du pays a vraiment commencé. J'ai regardé la pente de rochers et j'ai pensé à faire un plongeon, pour en finir sans cérémonie écrasé sur les rochers et noyé. Mas un connard en short avec un bandeau sur le front et une bouteille d'eau est passé sur le chemin et a dit « C'est dur, vieux ! » Une gourmette d'or brillait à son poignet. Je me suis mis en rage, « Va te faire foutre, pédé! » et je suis reparti vers le motel en le laissant dans la poussière.
J'en ai été réduit à marcher pour rentrer, affamé et épuisé, crevé et suant comme un con. J'aurais du attendre que le soleil se couche mais ce n'était pas seulement ça. Je ne m'étais jamais débarrassé de la maladie et du décalage horaire. Je m'étais donné une sacré correction. Il n'y a rien comme le sentiment du déclin physique pour sortir de la merde qui est en vous.
(...)
De retour dans mon lit, j'ai pris un stylo et j'ai écrit : « Premier jour du reste de ma vie : huit miles au bord de l'Hudson. Presque mort. »
Presque mort et donc terriblement vivant. L'épuisement comme salvation, je crois pouvoir avancer sans me tromper qu'il y a là quelque chose de très judéo-chrétien. C'est un peu Job endurant les avanies du seigneur. C'est la « correction » comme purification. Certains d'entre nous sont nés en se sentant coupable de quelque chose. D'autres ont patiemment appris à l'être (« Takes patiences, takes concentration, takes a dedicated and self-sacrificing parent and a hard-working attentive little child to create in only a few year's time a really constrained and tight-ass human being » écrivait Philip Roth dans son Portnoy) . Les autres, s'ils existent, ne nous comprendront pas.
On pourrait aussi rapprocher le « C'est pour ça que j'ai été fait, la course à pied » du personnage des Chariots de Feu, celui qui refusera de courir un dimanche et qui semble connaître une forme d'épiphanie quand il court, la tête rejetée en arrière, sur son visage les marques de l'extase. Partagé entre son ministère et la course, il affirme « God made me fast. When I run, I sense that I please Him ». Derrière tout ça, il y a une idée que j'aime bien : celle de la pratique sportive qui permet de retrouver du sens. Dans cet exemple, un sens religieux mais ce n'est pas la question. Un objectif, une direction en tout cas. Pas tant comme façon de définir un programme ou même un souhait, plutôt comme un moyen de déconnecter tous les systèmes auxiliaires qui ne sont pas vitaux : le cerveau pour commencer. L'effort physique, c'est sans doute encore le meilleur moyen de se débarrasser de la pensée pour ne plus avoir à faire qu'à des sensations et c'est en cela le plus court chemin vers soi-même. Le raccourci le plus pratique que j'ai jamais fréquenté. Ce n'est sans doute pas pour rien qu'on dit « se dépouiller ».
J'espère ne pas passer pour un hygiéniste de merde. Courir dans les rues de Paris la nuit, sans mes lunettes pour être certain de perdre tout repère physique, c'est retrouver quelque chose. C'est un peu comme se retrouver devant l'océan déchaîné et se demander pourquoi je vis dans une ville froide qui ne connaît rien des vagues, pas même la plus petite rumeur. Être éloigné du bitume ou courir à en perdre haleine, c'est retrouver quelque chose qui correspond à une nature profonde, enfouie mais bien réelle. C'est une version plus brute et combative, plus honnête et moins alambiquée de moi-même qui retrouve son chemin jusqu'à la surface. C'est là que je réussis à évacuer le pourquoi. C'est me retrouver, comme chaque jour, chaque seconde, face à la douleur d'être mais cette fois sans faux semblant, en pouvant la regarder droit dans les yeux, et en pouvant la faire reculer pas à pas. Sans espérer qu'elle disparaisse. Juste qu'elle fléchisse un temps, un peu.
Il n'y a rien de plus simple que l'esprit d'un coureur de fond quand la drogue de l'endurance court dans ses veines, quand l'esprit s'abandonne à la lutte, quand il fait appel à un ordre plus ancien de survie, une persévérance animale de fond, où le temps recule et tout ce que vous ressentez c'est votre cœur qui bat en vous.
Et si le sport, finalement, c'était une alternative à la religion ? Pas forcément meilleure, avec les crypto-franquistes aux influences trafiquées du CIO en guise de clergé et des mecs plus ou moins dopés, plus ou moins vendus aux puissances de l'argent en guise de saints. Disons qu'au moins, c'est une façon de vivre qui cherche des réponses en soi, et pas dans une quelconque transcendance. Un mouvement vers l'intérieur qui se passe (presque ?) de médiation. Presque parce que je n'ai même pas effleuré la question du sport collectif, de l'improbable camaraderie qu'il fait nécessairement naître dont je cherche en vain - en dehors de Bégaudeau à nouveau - une évocation littéraire. Celui que Galbraith évoquait quand il écrivait que " le socialisme à notre époque est le résultat d'un goût maladif pour les sports d'équipe". Et Jack Kemp ? Vous connaissez Jack Kemp ? Ce sénateur républicain, ancien joueur de football américain et candidat malheureux à l'investiture de son parti pour le poste de vice-président en 96, parlait du soccer comme un sport "collectiviste et socialiste". Les footballeurs, c'est bien connu, c'est rien que des fiottes communistes. J'y reviendrais, peut-être. Pour aller plus loin
• Déjà lu, et passionnant de bout en bout, surtout si vous souhaitez vous défaire de l'image du football comme "opium du peuple" ou "activité de débiles mentaux profonds" :
Christian Bromberger : Football, la bagatelle la plus sérieuse du monde (Bayard, 1998) Pascal Boniface : Football & Mondialisation (Armand Colin, 2006)
• A lire, sur les insistantes recommandations d'un camarade de la Blogothèque lui aussi footballeur (les commentaires sont de lui) : Xavier de la Porte : La controverse pied/main (hypothèses sur l'histoire du football), sérieux et très humoristique à la fois Francesco Abate : Dernière journée de championnat (La fosse aux ours), un roman sur la déchéance d'un footballeur en Italie Dominique Paganelli : Libre arbitre (Actes Sud), onze histoires loyales ou déloyales du football mondial Thomas Ravier : Le scandale McEnroe (Gallimard NRF), le scandale version McEnroe
• A voir :
• A voir mais juste pour rigoler un peu
A nous la victoire (Victory, en VO), de John Huston (et ouais), avec Pelé, Bobby Moore, Osvaldo Ardiles et ... Sylvester Stallone (dans le rôle du gardien de but) sur un match organisé par les nazis contre des prisonniers de guerre à des fins de propagande Blades of Glory, avec Will Ferrel, un film ... euh ... comment dire ... D'autres conseils de lecture ?
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link:http://www.youtube.com/watch?v=Esb...
Chez Zoë, y a bagarre !!!
Je reviens sur cognée: son tableau presqu...
link:http://www.youtube.com/watch?v=Esbt...
pour entretenir la polémic à Zoe: image:...