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Accueil arrow Humeurs et Textes arrow Notes d humeur arrow Anecdotes, balivernes et billevesées 3
Anecdotes, balivernes et billevesées 3 Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Écrit par Sophie K.   
07-06-2009

 Tout à l’heure, en voyant, assis dans une laverie automatique, deux mâles absorbés par la contemplation de leur linge tournant dans deux énormes machines, j’ai commencé à gamberger sur le sujet qui suit. Un peu avachi, le plus vieux des deux se contentait de jouer avec sa canne. Du jeune, je n’ai pu voir que les bras croisés, la nuque raide et la coupe courte d’aspect paillasson militaire. Séparés par un siège vide, ils ne se connaissaient manifestement pas, et ne conversaient pas. Aucun des deux ne lisait, ou ne s’occupait d’une manière ou d’une autre : pas de téléphone portable tripatouillé hâtivement, pas d’oreillettes à musique « tue-l’ennui », ce qui est devenu assez rare pour être souligné. Passant rapidement devant la vitrine de la boutique, et les voyant si calmes, je me suis dit qu’ils devaient donc se contenter de penser, du moins de laisser vagabonder leur esprit, sans heurts, sans brouillage ni interruption. Après tout, pourquoi ne pas remplacer le feu de bois, devant lequel l’esprit se perdait si bien jadis, par des tee-shirts et des caleçons mousseux se télescopant en rythme dans un tambour ? A une époque où le temps passé à « ne rien faire » se raréfie, on pense comme on peut devant ce qu’on peut, en essayant de culpabiliser [1] le moins possible.



[1] Avez-vous remarqué combien il est mal vu, à présent, de ne « rien faire », sous-entendu de « ne pas être productif » ?

 

A quoi songeaient-ils, alors, ces deux spécimens humains ? Probablement à ce qu’ils avaient fait précédemment, à ce qu’il leur restait à faire aujourd’hui, à leur déjeuner (il était environ midi), à leur après-midi dominical. Ce serait primaire de croire que le jeune se projetait dans l’avenir, ou que le vieux se repassait l’album sépia de sa vie. Après tout, rien ne dit qu’un trentenaire, assis dans une laverie automatique un dimanche, n’est pas en train de se lamenter sur la perte d’un amour, ni qu’un septuagénaire dans la même situation ne se prépare pas, lui, à partir quelques jours pêcher au bord d’un lac avec de vieux copains rigolards. Les apparences sont toujours trompeuses.

Toujours est-il que quatre pas plus loin, je me suis demandé comment cette drôle de machine, que l’on nomme cerveau, avait bondi du rôle de fournisseur de pensées brutes à celui de laboratoire de théories cartésiennes [1].

Prenons un Cro-Magnon moyen (qu’on appellera Grompf pour plus de simplicité), et comparons. Un matin de printemps, la majeure partie du cheminement mental de Grompf pourrait s’inscrire ainsi :

« Yeux ouverts – froid, faim, soif – ranimer feu, manger – prendre bout de viande de chasse de la veille – goût encore bon – content – soleil chauffe – gratter jambe  – content – femme mauvaise humeur, pas s’approcher – frustré – odeur animale dans le lointain – attraper arme – partir chasser, content. »

Alors qu’un homme moyen d’aujourd’hui (lui, appelons le Georges) se réveillera en se disant :

« J’ai mal dormi – *mal au dos*, foutu matelas faut que je le remplace, pas le temps en ce moment – café, vite, et douche – pas faim ce matin – gratter jambe – merde, plus une chemise propre, ras le bol, ah si, crotte c’est la rose, je déteste cette chemise bah tant pis – où est ma montre ? Chérie ? – bon sang elle n’a pas l’air de très bon poil ce matin – *frustré* – tu as vu ma montre ? Tiens j’ai un trou à ma chaussette, il faudra que je… zut téléphone – Chérie, tu veux bien répondre ? – ça va, c’est ma belle mère – bon, où est garée ma voiture déjà – à 9h30 rendez-vous avec Jacques ça ne va pas être commode où est ma mallette ah la voilà *content*. »

En gros.

Vous me direz qu’au fond, ça n’est pas très différent. Certes. Il n’empêche que le second, à la différence du premier, formule la plupart de ses pensées. Mal, évidemment, mais à la décharge de Georges, à cette heure de la journée, peu de gens sont en train de réfléchir aux destinées du monde, ou d’essayer de savoir, sous leur douche, si « tout corps plongé dans un liquidetous les liquides ? Même le whisky ? Ou la confiture ?subit de la partconfiture + part = *miam* gâteaude celui-ci kua ? – une poussée exercée du bas vers le hautpoussée vers le haut = *cerveau d’homme en état d’alerte sexuelle*putain le savon a glisséet égale, en intensité, – pas décrocher, là je décroche pourtant c’est simple bon sang : bain trop plein déborde quand je rentre dedans, d’ailleurs  faut que je maigrisse au poidsfaut VRAIMENT que je maigrissedu liquide déplacéj’ai envie d’un verre de rosé soudain c’est pas normal à huit du mat’ – séchage, serviette. »

Notez que la grande complexité du truc, c’est la pensée parasite. Nous sommes tous inondés, tout le temps, de pensées et de sensations qui interfèrent dans nos raisonnements. Même si nous réfléchissons en formulant certaines phrases de façon linéaire, il faut toujours qu’un de nos organes se rappelle à notre souvenir. Ce qui fait qu’en écrivant ce texte, tout en tentant de le rendre lisible et clair [2], entre ce que j’entends, ce que je vois, ce que je ressens et ce que je construis mentalement, les choses qui transitent électriquement dans ma caboche sont de cet ordre :

« La grande complexi… - "Robin Söderling a du stress" - …té du truc – *grattage de gorge* – "bon toucher de Federer, 0-30" – *mal au coude* – c’est la penséetrouver un synonyme, j’ai dû écrire « pensée » 20 fois, bah, je sucrerai ou non en relisant après – "douzième mondial, magnifique progression" – me referais bien un second caféparasite. »

Pause. Vous avez lu ce texte jusqu’ici. Malgré votre concentration hors norme sur mes mots judicieusement alignés, analysez les pensées qui vous ont traversé l’esprit, interférant avec votre lecture : vous remarquerez que ce sont des pensées soit formulées, soit à demi formulées (ce qui arrive le plus souvent, genre : « Ah oui j’avais lu ça dans… – comprends rien – ça me gratte – où veut-elle en veni… – faut que j’appelle maman – elle aurait dû écrire ça de cette maniè… – j’ai trop mangé je… *sommeil* – etc. » en sus des sensations brutes (ennui, amusement, désespoir, vague torpeur ou autre). Fin de la pause.

(à suivre...)

 



[1] Enfin si, je sais comment, puisque tout cela est passé par la détermination des choses en mots, mots qui ont été ensuite fixés par l’écriture.

[2] Ce n’est pas le cas, je sais.

Commentaires
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sophiek   |2009-06-07 19:06:37
avatar A part ça, je suis toute fiérotte, je dois dire, d'annoncer que mon frère vient de remporter le prix Guynemer pour son "Baron Rouge". Vraor.
Vinosse   |2009-06-07 19:41:34
Vivement le Tour de France...

Une bonne étape de plaine sous la pluie.... 6 heures de commentaires inutiles...et imbéciles... et poncifiants!

Tu devrais poser ce genre de questions à des journalistes de France 2...

A quoi pensent-ils vraiment? Et est-ce qu'ils pensent en fait?

C'est d'eux qu'on tient le fameux "bien évidemment" si souvent retrouvé dans toutes les bouches et sur tous les claviers...

C'est venu surtout du Jean René Godard (Buvard, Soiffard, Connard,etc) quand à moto il expliquait comment peut avancer un vélo sur deux roues avec un dérailleur une chaine et des pédales...
sophiek   |2009-06-07 20:04:06
avatar Ah j'en peux plus des commentaires sportifs, je dois dire...
(Le Tour, c'est au dessus de mes forces, désormais.)
secondflore     |2009-06-08 08:57:24
Ma pensée parasite du jour, c'est que les Memoranda de Barbey d'Aurevilly sont pour toi, Sophie !
un extrait (vraiment) au hasard : "10 juin : levé à 10 heures - raffermi, solide - Choisi des gilets, importante chose - Lu et écrit à bâtons rompus - puis déjeuné - puis commencé ce Memorandum. J'attends le coiffeur(...)
Bises!
sophiek   |2009-06-08 11:14:12
avatar Ah c'est génial (en plus j'adore Barbey d'Aurevilly). Bon, je pense que Grompf aurait mangé le coiffeur, à défaut de gibier.

Merci SecondeFleur !
Zoë     |2009-06-08 12:52:45
Pardon mais regarder tourner un tambour de machine,ça me foutrait un de ces bourdons! S'il y a bien un endroit où j'emporterais un bouquin ce serait la laverie. A contrarion, j'adore être assise dans un parc avec un bouquin et m'en laisser distraire par l'observation des gens. Tu me diras, tu les lâche jamais tes bouquins. Si pour faire le jardin ah ah !
sophiek   |2009-06-08 12:58:43
avatar Mais en fait j'aurais la même réaction que toi, Zoë, sauf que nous (pardon, je t'englobe, hop), nous avons plus de temps pour penser que certains. Je veux dire que pour pas mal de monde, le fait de penser, de théoriser, c'est devenu un luxe, ou alors c'est carrément devenu synonyme d'ennui (et l'ennui est aujourd'hui un vide qu'il faut à tout prix combler par un loisir, quel qu'il soit)...
Zoë     |2009-06-08 17:06:35
Moi qui gagne ma vie avec de la matière grise mise à contribution (je ne m'en plains pas), j'adore les travaux manuels,me servir de mes mains ne m'empèche pas de penser, au contraire. Un être "normal devrait pouvoir / savoir aussi bien raisonner que construire. Je me méfie des intellos qui ne savent pas planter un clou et des manuels bas du plafond.
Il y a de bien beaux spécimen sur la gauche. Si j'ai bien compris il y a deux SK dans la famille
sophiek   |2009-06-08 21:56:36
avatar Deux, oui.
Je suis entièrement d'accord avec ton analyse, j'adore aussi bricoler...
mon chien aussi   |2009-06-08 22:10:59
Ah ben, pas d' bol pour moi, à part dessiner j' suis infoutu d'autre chose, sauf cuisiner... Mais bon... Je m' sens con...
sophiek   |2009-06-08 22:33:33
avatar Héhéhéhéhéhéhéhéhé (je ricane bêtement).
Ne me dis pas, cher Mon Chien, que tu ne sais pas planter UN clou. Au moins un.
mon chien aussi   |2009-06-08 22:44:26
La dernière fois, j'ai fini aux Urgences... Fracture du crâne... Tu peux imaginer le parcours du marteau...
Zoë  - des recettes!     |2009-06-08 23:28:13
Oh! pauvre toutou, le genre Gaston pour le coup. Mais s'il sait cuisiner, il lui sera beaucoup pardonné. Car, l'art de nourrir est pri-mor-dial! Mais je me méfie, des qui prétendent et te servent des nouilles même pas salées... Des recettes, des recettes !
mon chien aussi-zoeSi   |2009-06-09 00:11:00
Des recettes ici ? Ouais, bon, pourquoi pas ?... Je suis prêt à relever le défi...
sophiek   |2009-06-09 00:29:03
avatar Connaissant tes origines Italiennes, tu vas devoir assurer, Mon Chien Itou. Attation attation.
sophiek   |2009-06-09 00:36:33
avatar (Rhâ, la pub Leclerc me tue. Déjà j'aime pas les pubs à cause de leur répétition, mais une pub aussi répétitive à répétition, outre un début d'Alzheimer mousseux, ça donne envie de poser des pains de plastique sous tous les magasins de la marque incriminée. Pas d'y aller. Jamais.)
sophiek   |2009-06-09 00:39:41
avatar (D'autant plus que chacun sait, désormais, que la sous-merde est effectivement moins chère que la merde.)
mon chien aussi-sophie   |2009-06-09 07:00:53
Pour la cuisine ritale, j'assure...
Vinosse   |2009-06-09 07:54:31
La mode de la cuisine ritale a permis d'augmenter les chiffres de vente de leclerc...

"Ch'uis une sous merde..."(Barzotti)

mon chien aussi-Vinosse   |2009-06-09 08:53:08
Barzotti ? Mà chi è quel tizio ? Non lo conosco per niente e non credo che valga un gran chè ! Comunque vi auguro una buona giornata et tanti saluti !
Aujourd'hui, rital (de mes deux)...
Vinosse   |2009-06-09 09:18:03
Tanti saluti ossi!
sophiek   |2009-06-09 10:27:34
avatar Voilà un truc que j'aurais dû faire dans ma vie : apprendre l'Italien, cette langue gourmande...
boultan     |2009-06-09 10:35:14
Tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans un lavomatic.
sophiek   |2009-06-09 10:43:14
avatar
E-XAC-TE-MENT.
Na.
mon chien aussi-sophie   |2009-06-09 11:09:55
E sempre tempo. Con un po' di pazienza..., un po' di lavoro..., un pizzico di volontà... puoi imparare l'italiano. Dai !... scommettiamo ?...
sophiek   |2009-06-09 12:30:45
avatar Voui. Patience, travail et volonté, c'est tout moi, de fait.
Zoë   |2009-06-09 13:33:05
Ah non, je n'ai pas demandé des cours d'italien mais des recettes ! Comediante, tragediante!
Christophe   |2009-06-14 22:35:32
Poil au cul plein de fientes !
sophiek   |2009-06-15 10:26:58
avatar
Aaaaaaaaaaaaaah, Miss Christophe, enfin (spice de déserteuse, va !)(ça fait plaisir de se faire à nouveau poiler)(poil à mon ukulélé).
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