 Il y a un peu plus de dix ans, j'acceptais le nom de confusionniste ou fumiste, de cette sorte d'« artiste » appelé successivement hydropathe, hirsute, zutiste, jemenfoutiste, et regroupés ensuite sous le titre «Les Incohérents», brefs agitateurs de 1882 à 1889. Alphonse Allais en fut. Le théoricien et historien de ce mouvement, Emile Goudeau, définissait leur attitude comme une « folie intérieure » et l'expression d'« une sorte de dédain de tout ». Mais un nota-bene du cher homme m'empêchait d'en être : «L'incohérent prend sa retraite, en se mariant, ou en attrapant un rhumatisme. » Dans mon exceptionnelle maturité, je ne souffre pas de rhumatisme mais de bien d'autres maux, et j'ai partagé plus de la moitié de mon existence avec celle qui est devenue, très officiellement, ma femme en 1980. Nous sommes liés par un rêve commun. Je suis un terrien qui a la tête ailleurs. Ma femme est une extra-terrestre qui a les pieds sur terre. Deux filles sont sorties de ses entrailles, je les ai reconnues aussitôt. Elles ont une grâce que je n'ai pas. Cinq années les séparent. La cadette est née en janvier 95 ; quant à l'ainée, ses compliments, très tôt, m'ont bouleversé, «T'es pas très beau, papa, mais j'aime ton humour.» Elle ne voyait pas encore le complot du monde contemporain visant à nous rendre pauvre, ou malade ou fou. Elle ne savait pas qu'il y avait une différence entre le concret, la réalité, le réel, le réellement réel et la réalité "imaginâme ". C'est toujours sous la contrainte que je quitte les murs de mon bunker campagnard, où j'ai plaisir à accueillir mes amis. Pourtant je ne suis pas si paranoïaque que ça (bien que je reste persuadé qu'un tueur en série opère depuis quelques années sur un axe limitrophe de mon coin de soleil) : si Philip K. Dick croyait que la litière de son chat était sur écoute, moi pas, et je ne souffre pas d'agoraphobie, comme cet autre romancier que j'admire, Jean-Patrick Manchette, qui n'était pas sorti de son appartement pendant sept ans; mais je sais que le franchissement du seuil de ma porte signe le commencement de la fin de ma santé physique et mentale. Longtemps j'ai été employé. A des titres divers, j'ai enfilé les gros, les moyens puis les petits boulots. Mes joies professionnelles ont été la création, avec mon meilleur ami, de la revue-culte Combo! (8 numéros) et des éditions Black Mony ( enterrées en 1992 ), où j'ai publié une biographie des Cramps, puis ma participation à l'éphémère quotidien Le Jour. Pendant trois ans environ, j'ai fait le «journaloustic»; non titulaire de la carte de presse, j'ai inventé ce métier que j'ai pratiqué de façon épisodique et qui m'a permis de rencontrer presque tous les individus que j'admirais. Le reste du temps, je n'étais pas grand-chose, et, sans l'appui de quelques-uns, dont J.-B. Pouy, je serais resté un zéro à la Jim Thompson. Longtemps j'ai dessiné et peint (et, récemment, avec beaucoup de plaisir, j'ai repris les pinceaux, sans me les emmêler). Je n'ai jamais vendu qu'une seule toile, un portrait de Hubert Selby Jr. Puis, six ans plus tard, sans relation visible de cause à effet, j'ai publié, coup sur coup, trois romans noirs, légèrement supérieurs à la moyenne avant de vivre une crise longue et profonde dont l'aboutissement a été l'adoption d'une identité d'emprunt et la publication de "Tout (ce que je sais) vient du noir" en 2004, mon premier roman psychotronique (car je suis aussi l'inventeur de la fiction psychotronique, attention). A présent, je travaille sur " L'étreinte des membres fantômes " et " Noûs " ( qui formeront une trilogie avec " Tout ( ... ) noir " ), "Celui qui ne danse pas ne connait rien de ce qui se passe", et sur un roman de SF déconnante pour lequel je n'ai pas encore de titre alors que j'ai toujours le titre en tête avant de commencer à écrire un bouquin et ça me turlupine, ce trou. Les soixante pages de mémo d'un essai, "Demain: la fiction ", m'ont ouvert les portes de l'école doctorale de l'université de Toulouse où le parfait autodidacte que je suis compte bien en remontrer aux spécimens qui hantent ce lieu. Anecdotiquement, je ne fume pas, je consulte le Yi-King, j'ai perdu mes cheveux à une vitesse que je ne m'explique pas, la fascination pop exercée par les tueurs en série me révulse, les tarantineries m'agacent, je hais les acteurs (à l'exception de Robert Mitchum), Céline m'emmerde, mais j'aime les Seins de Ramon Gomez de la Serna, je tiens Robert McLiam Wilson pour le meilleur romancier actuel, et je poursuis d'autres obsessions (la réalisation d'un album de blues primitif à la Billy Childish). Je ne suis ni masochiste ni sadique, mais extra-lucide, et j'ai un égo en parpaing de cathédrale. C'est en écrivant qu'on devient écriveur. Comprenne qui voudra.
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